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Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces petits livres populaires anglais connus sous le nom de chap-books. C'est ce qui ressort du titre de ce chap-book, que M. Kœhler (Zeitschrift für romanische Philologie, II, p. 351) emprunte à un livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: «Le Taureau d'or, ou l'Adroite Princesse, en quatre parties.—1. Comment un roi voulut épouser sa propre fille, la menaçant de la tuer si elle ne consentait pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince qu'elle aimait. 3. Comment son arrivée et son amour vinrent à la connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois dames en l'absence de son amant; comment elle fut préservée, et, bientôt après, mariée au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.»
Au milieu du XVIe siècle, en Italie, Straparola insérait parmi ses nouvelles un conte de ce genre (no 6 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne, en mourant, remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait promettre,—comme dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus,—qu'il ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer. Tebaldo veut épouser Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir et dans laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre à un marchand génois, lequel à son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait mettre dans sa chambre à coucher. Pendant qu'il est à la chasse, Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande à sa mère et à ses sœurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'où il peut voir dans sa chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse.—La suite n'a aucun rapport avec notre conte.
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En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgré diverses altérations (E. Prym et A. Socin, no 52): La femme d'un riche juif, se sentant mourir, fait promettre à son mari de ne se remarier qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer les souliers à toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un jour, sa fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il veut l'épouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle fait mettre une serrure à l'intérieur d'un coffre et s'y enferme avec des provisions. Le juif, étant de retour, cherche partout en vain sa fille, et, de colère, il porte le coffre au marché et le met en vente (il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon: on comprend alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prépare le café. Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte son histoire, et il l'épouse.—Le conte se poursuit en passant dans d'autres thèmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre no 78, la Fille du marchand de Lyon.
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Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons un détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré. Voici ce conte (Pitrè, no 37): Une reine a mis au monde, au lieu d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet à côté du romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de même toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Obligé de partir pour la guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille) que, quand il reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois sœurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le flageolet, chacune en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frère n'aimait plus à sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de coups et la laissent à demi morte. Suit un long épisode où le jardinier chargé par le prince de soigner le romarin découvre par hasard le moyen de rompre le charme qui tient Rosamarina attachée à son arbuste. Il la guérit, et, à son retour, le prince l'épouse.—Comparer un conte serbe (Archiv für slawische Philologie, II, p. 635) et un conte napolitain du XVIIe siècle (Pentamerone, no 2).
XXIX
LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT
Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allèrent aux noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot avala une écale; il étranglait.
La pouillotte courut à une fontaine: «Fontaine, donne-moi de ton eau pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot[257].—Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de la mousse.»