Il a été recueilli dans l'Inde un conte très voisin des contes européens, et qui est, paraît-il, très populaire chez les Hindous et chez les Mahométans dans les districts de Firôzpûr, de Siâlkôt et de Lahore (Indian Antiquary, 1880, p. 207;—Steel et Temple, p. 111): Un moineau et une corneille conviennent un jour de faire cuire du khirjrî (préparation de riz et de pois) pour leur dîner. La corneille apporte les pois; le moineau le riz, et le moineau fait la cuisine. Quand le khirjrî est prêt, la corneille arrive pour avoir sa part. «Non», dit le moineau; «tu es malpropre; va laver ton bec dans l'étang là-bas, et ensuite tu viendras dîner.» La corneille s'en va près de l'étang. «Tu es monsieur l'étang; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi de l'eau, que je puisse laver mon bec et manger mon khirjrî.—Je t'en donnerai,» dit l'étang, «si tu vas trouver le daim, que tu prennes une de ses cornes pour creuser un trou dans le sol auprès de moi, et alors je laisserai couler mon eau claire et fraîche.» La corneille va trouver le daim: «Tu es monsieur le daim; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi une de tes cornes, que je puisse creuser un trou, etc.» Le daim lui dit: «Je te donnerai une de mes cornes, si tu me donnes du lait de buffle; car alors je deviendrai gras, et cela ne me fera pas de mal de me casser une corne.» La femelle du buffle demande à son tour de l'herbe; l'herbe dit à la corneille d'aller d'abord chercher une bêche. Le forgeron, à qui la corneille s'adresse pour avoir la bêche, dit qu'il la donnera, si la corneille lui allume son feu et fait aller le soufflet. La corneille se met à allumer le feu et à faire aller le soufflet; mais elle tombe au milieu du feu et elle y périt. «Ainsi le moineau mangea tout le khirjrî à lui seul.»
XXX
LE FOIE DE MOUTON
Il était une fois un militaire qui revenait de la guerre. Sur son chemin il rencontra un homme qui lui proposa de faire route avec lui; le militaire y consentit. Les deux compagnons étant venus à passer auprès d'un troupeau de moutons: «Tiens,» dit l'homme au militaire, «voici trois cents francs; tu vas m'acheter un mouton, et nous le ferons cuire pour notre repas.»
Le militaire prit l'argent et alla demander au berger de lui vendre un mouton. «C'est impossible,» dit le berger, «le troupeau ne m'appartient pas.—Je te paierai cent francs pour un mouton,» dit l'autre. Finalement, le berger accepta le marché, et le militaire revint avec la bête.
«Maintenant,» lui dit son compagnon, «nous allons apprêter notre repas. Va d'abord me chercher de l'eau.» Et il lui donna un vase sans fond. Le militaire puisa à la plus prochaine fontaine, mais il ne put rapporter une goutte d'eau; il fallut que l'homme y allât lui-même.
Le militaire, pendant l'absence de son compagnon, s'occupa de faire rôtir le mouton, et, tout en tournant la broche, il prit le foie et le mangea. L'homme, de retour, demanda ce qu'était devenu le foie du mouton. «Le mouton n'en avait pas,» répondit le militaire.—«Un mouton qui n'a pas de foie! cela ne s'est jamais vu.—Moi,» dit le militaire, «je l'ai déjà vu.—Combien a coûté le mouton?» reprit l'homme.—«Il a coûté les trois cents francs que vous m'avez donnés.—Tu as gardé une partie de l'argent,» dit l'homme; «autrement tu aurais pu rapporter l'eau dans le vase sans fond. Mais passe pour cette fois.»
Ils poursuivirent leur route et entrèrent chez une vieille dame, qui avait bien quatre-vingts ans et qui était fort riche. Elle avait promis la moitié de sa fortune à celui qui pourrait la faire redevenir jeune comme à quinze ans. L'homme s'offrit à la rajeunir. Il commença par la tuer, puis il brûla son corps, mit les cendres dans un linge et fit une fois le tour du puits. Aussitôt la vieille dame se retrouva sur pied, pleine de vie et de santé, et jeune comme à quinze ans; elle paya bien volontiers le prix de son rajeunissement. Quelque temps après, l'homme rendit encore le même service à une autre vieille dame, et reçut la même récompense.
Or cet homme était le bon Dieu qui avait pris la forme d'un voyageur. Il fit trois parts de l'argent et dit au militaire: «As-tu mangé le foie du mouton?—Non, je ne l'ai pas mangé.—Eh bien! celui qui l'a mangé aura deux de ces trois parts.—Oh! alors,» dit l'autre, «c'est moi qui l'ai mangé.—Prends tout,» dit le bon Dieu, «mais tu auras encore besoin de moi.» Et il le quitta.
Le militaire continua son voyage et eut encore une fois la chance de rencontrer une vieille dame qui voulait aussi rajeunir. Il entreprit la chose et fit tout ce qu'il avait vu faire au bon Dieu: il tua la dame, brûla son corps, mit les cendres dans un linge et tourna une fois autour du puits; mais ce fut peine perdue. Il refit jusqu'à six fois le tour du puits, sans plus de succès. La justice arriva, et notre homme allait être conduit en prison quand, fort heureusement pour lui, le bon Dieu le tira d'affaire en ressuscitant la vieille dame. Le militaire remercia le bon Dieu, et se promit bien de ne plus s'aviser à l'avenir de vouloir rajeunir les gens.