Ils jouèrent sept ou huit parties. Le lion, qui perdait toujours, était furieux. Il laissa tomber à dessein une carte et demanda au militaire de la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le lion n'attendait que le moment où il se baisserait pour se jeter sur lui, ne bougea pas et lui dit: «Je ne suis pas ton domestique, tu peux la ramasser toi-même. Cependant, comme je m'aperçois que tu es un peu en colère, nous allons jouer à un autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche.» Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait; le militaire fit une balançoire et y monta le premier. A peine s'était-il balancé quelques instants, que le lion lui cria: «Descends, militaire, descends donc, c'est mon tour.—Pas encore, lion,» dit l'autre, «tu as le temps d'y être.» Enfin le militaire se décida à descendre; il aida le lion à monter sur la balançoire et lui dit: «Lion, comme tu ne connais pas ce jeu, je crains que tu ne tombes et que tu ne te casses les reins. Je vais t'attacher par les pattes.» Il l'attacha en effet, et, du premier coup, il le lança au plafond. «Ah! militaire, militaire, descends-moi,» criait le lion, «j'en ai assez.—Je te descendrai quand je repasserai par ici,» répondit le militaire, et il sortit du château.
Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues. Les maîtres du château, qui étaient au bois, se hâtèrent de revenir. Après avoir cherché partout, ils finirent par découvrir le lion suspendu en l'air sur la balançoire. «Eh! lion,» lui dirent-ils, «que fais-tu là?—Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a mis où vous voyez.—Si nous te descendons, que lui feras-tu?—Je courrai après lui, et si je l'attrape, je le tue et je le mange.»
Cependant le militaire continuait à marcher; il rencontra un loup qui fendait du bois. «Loup», lui dit-il, «ce n'est pas ainsi qu'on s'y prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte dans la fente pour servir de coin.» Le loup n'eut pas plutôt mis sa patte dans la fente, que le militaire retira le merlin, et la patte se trouva prise. «Militaire, militaire, dégage-moi donc la patte.—C'est bon,» dit l'autre, «ce sera pour quand je repasserai par ici.»
Le lion, qui était à la poursuite du militaire, accourut aux hurlements du loup. «Qu'as-tu donc, loup?» lui dit-il.—«Ah! ne m'en parle pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a pris la patte dans cette fente.—Si je te délivre, que lui feras-tu?—Je courrai avec toi après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.» Le lion dégagea la patte du loup et ils coururent ensemble après le militaire.
Mais celui-ci avait déjà gagné du terrain; il avait fait rencontre d'un renard qui était au pied d'un arbre, le nez en l'air. «Eh! renard,» lui dit-il, «que regardes-tu là-haut?—Je regarde ces cerises de bois.—Si tu veux», dit le militaire, «je vais t'aider à monter sur l'arbre.» En disant ces mots, il prit un bâton bien aiguisé, l'enfonça dans le corps du renard, puis l'ayant élevé à six pieds de terre, il ficha le bâton sur l'arbre et laissa le renard embroché. «Ah! militaire, militaire, descends-moi donc,» criait le renard.—«Quand je repasserai,» dit le militaire. «Les cerises auront le temps de mûrir d'ici-là.»
Le renard poussait des cris lamentables, qui attirèrent de son côté le lion et le loup. «Que fais-tu là, renard?» lui dirent-ils.—«Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a joué ce tour.—Si nous te délivrons, que lui feras-tu?—Je courrai avec vous après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.»
Le militaire, ayant continué sa route, rencontra une jeune fille. «Mademoiselle,» lui dit-il, «il y a derrière nous trois bêtes féroces qui vont nous dévorer: voulez-vous suivre mon conseil? faisons une balançoire.» La jeune fille y consentit, et le jeu était en train quand le lion, qui était en avance sur ses compagnons, arriva. «Quoi?» dit-il, «encore le même jeu! sauvons-nous.» Ensuite le militaire se mit à fendre du bois. Le loup, étant survenu, s'écria: «C'est donc toujours la même chose!» Et il détala. Ainsi fit le renard.
Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent bien joyeux d'apprendre qu'elle avait échappé à un si grand péril. Ils firent mille remerciements au militaire et lui donnèrent leur fille en mariage.
REMARQUES
Il a été recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury, p. 193): Un rémouleur, qui va être mangé par un loup, demande à celui-ci la permission de s'amuser à faire tourner encore une fois son «émoulette.» Le loup y consent, et, trouvant le jeu très joli, veut jouer lui aussi. Le rémouleur fait en sorte que le loup ait la patte prise, puis il se sauve. Un autre loup délivre son camarade, et les voilà tous les deux à courir après le rémouleur. Sur leur chemin, ils rencontrent un lièvre auquel le rémouleur a mis de petits boulets aux oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus vite; et ensuite un renard, auquel ce même rémouleur a enfoncé, sous le même prétexte, un «ragot» dans le derrière. Ils les débarrassent, l'un de ses boulets, l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rémouleur. Ils l'aperçoivent enfin; mais alors le rémouleur montre l'émoulette au loup, puis les boulets au lièvre et le ragot au renard, et successivement chacun des trois s'enfuit.