Un conte croate (Krauss, no 20) est du même genre: Un jeune paysan, dont le comte son maître voudrait se débarrasser, doit passer la nuit dans une chambre où se trouve un ours affamé. Il y entre en jouant de la guimbarde. L'ours demande aussitôt à apprendre cet instrument; mais le jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prétexte de les lui couper, il lui emprisonne la patte dans la fente d'un morceau de bois. Le lendemain, le comte ordonne au jeune homme de prendre une voiture et de se rendre dans un autre de ses châteaux; puis il lance l'ours à sa poursuite. Chemin faisant, le jeune homme joue de mauvais tours d'abord à un renard qu'il suspend à un arbre sous prétexte de le guérir de la colique, et ensuite à un lièvre, auquel il disloque les jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin du jeune homme, à un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le renard, préparer une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les trois décampent au plus vite. (On se rappelle que, dans le conte lorrain, le militaire fait route avec une jeune fille, qu'il épouse ensuite; dans le conte croate, le jeune homme a pris avec lui dans sa voiture la fille du seigneur, à l'insu de celui-ci, et il l'épouse également.)
Un conte allemand de la région de Worms (Grimm, no 8) présente une forme écourtée de ce thème: Un joueur de violon, passant dans une forêt, se met à jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon. Arrive un loup, qui demande à apprendre le violon: le musicien lui dit de mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les pattes se trouvent prises, il le laisse là. Il traite un renard et un lièvre à peu près de la même façon. Cependant le loup, à force de se débattre, est parvenu à se dégager; il délivre le renard et le lièvre, et tous les trois se mettent à la poursuite du musicien. Mais les sons du violon ont attiré près de celui-ci un bûcheron armé de sa hache, et les animaux n'osent pas l'attaquer.
Le dénouement du Militaire avisé, qui manque dans le conte allemand que nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre conte, allemand aussi, et recueilli dans la Hesse (Grimm, no 114). Voici ce passage: Un tailleur a serré dans un étau les pattes d'un ours qui veut apprendre le violon. L'ours, délivré par des ennemis du tailleur, se met à sa poursuite; alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en voiture, sort brusquement les jambes par la portière, et, les écartant et resserrant comme les branches d'un étau: «Veux-tu rentrer là-dedans?» crie-t-il à l'ours. Celui-ci s'enfuit épouvanté.
On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection Wolf, la fin du conte page 408; le conte souabe no 59 de la collection Meier, et une partie d'un autre conte allemand (Prœhle, II, no 28).
III
LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL
Il était une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse à la folie. Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pays, il passa en France où le gibier ne manquait pas.
Un jour qu'il était en chasse, il vit un bel oiseau d'une espèce qu'il ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le prendre, mais au moment où il mettait la main dessus, l'oiseau s'envola, et, sautant d'arbre en arbre, il alla se percher dans le jardin d'une hôtellerie. Le roi entra dans l'hôtellerie pour l'y poursuivre, mais il perdit sa peine: l'oiseau lui échappa encore et disparut.
Après toute une journée passée à battre les bois et la plaine, le roi arriva le soir dans un hameau, où il dut passer la nuit. Il alla frapper à la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui l'accueillit de son mieux, et lui dit que sa femme venait d'accoucher d'un petit garçon; mais ils n'avaient point de parrain, parce qu'ils étaient pauvres. Le roi, à leur prière, voulut bien être parrain de l'enfant, auquel il donna le nom d'Eugène. Avant de prendre congé, il tira de son portefeuille un écrit cacheté qu'il remit aux parents, en leur disant de le donner à leur fils quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.
Lorsque l'enfant eut six ans, il dit à son père: «Mon père, vous me parlez souvent de ma marraine; pourquoi ne me parlez-vous pas de mon parrain?—Mon enfant,» répondit le père, «ton parrain est un grand seigneur: c'est le roi d'Angleterre. Il m'a laissé un écrit cacheté que je dois te remettre quand tu auras dix-sept ans accomplis.»
Cependant le jeune garçon allait à l'école: une somme d'argent avait été déposée pour lui chez le maître d'école sans qu'on sût d'où elle venait.