Enfin arriva le jour où Eugène eut ses dix-sept ans. Il se leva de bon matin et dit à son père: «Il faut que j'aille trouver mon parrain.» Le père lui donna un cheval et trente-six liards, et le jeune homme lui dit adieu; mais, avant de se mettre en route, il alla voir sa marraine, qui était un peu sorcière. «Mon ami,» lui dit-elle, «si tu rencontres un tortu ou un bossu, il faudra rebrousser chemin.»
Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit. A quelque distance du hameau, il rencontra un tortu et tourna bride. Le jour suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur ses pas. «Demain,» pensait-il, «je serai peut-être plus heureux. Mais le lendemain encore, un autre bossu se trouva sur son chemin: c'était un de ses camarades d'école, nommé Adolphe. «Cette fois,» se dit Eugène, «je ne m'en retournerai plus.»
«Où vas-tu?» lui demanda le bossu.—«Je m'en vais voir mon parrain, le roi d'Angleterre.—Veux-tu que j'aille avec toi?—Je le veux bien.»
Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrèrent dans une auberge. Eugène dit au garçon d'écurie qu'il partirait à quatre heures du matin; mais le bossu alla ensuite donner l'ordre de tenir le cheval prêt pour trois heures, et, trois heures sonnant, il prit le cheval et s'enfuit.
Eugène fut fort étonné de ne plus trouver son cheval. «Où donc est mon cheval?» demanda-t-il au garçon d'écurie.—«Votre compagnon,» répondit le garçon, «est venu de votre part dire de le tenir prêt pour trois heures. Il y a une heure qu'il est parti.»
Eugène se mit aussitôt à la poursuite du bossu, et il le rejoignit dans une forêt auprès d'une croix. Le bossu s'arrêta et dit à Eugène en le menaçant: «Si tu tiens à la vie, jure devant cette croix de ne dire à personne que tu es le filleul du roi, si ce n'est trois jours après ta mort.» Eugène le jura, puis ils continuèrent leur voyage et arrivèrent au palais du roi d'Angleterre.
Le roi, croyant que le bossu était son filleul, le reçut à bras ouverts. Il accueillit aussi très bien son compagnon. «Quel est ce jeune homme?» demanda-t-il au bossu.—«Mon parrain, c'est un camarade d'école que j'ai amené avec moi.—Tu as bien fait,» dit le roi. Puis il ajouta: «Mon enfant, je ne pourrai pas tenir ma promesse. Tu sais que je me suis engagé autrefois à te donner ma fille, quand tu serais en âge de te marier; mais elle m'a été enlevée. Depuis onze ans que je la fais chercher par terre et par mer, je n'ai pu encore parvenir à la retrouver.»
Les deux jeunes gens furent logés au palais. Tous les seigneurs et toutes les dames de la cour aimaient Eugène, qu'ils ne connaissaient que sous le nom d'Adolphe: c'était un jeune homme bien fait et plein d'esprit; mais tout le monde détestait le bossu. Le roi seul, qui le croyait toujours son filleul, avait de l'affection pour lui, mais il témoignait aussi beaucoup d'amitié à son compagnon, ce dont le bossu était jaloux.
Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller prendre la mule du géant.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre la mule du géant.—Moi, sire? comment m'en serais-je vanté? je ne saurais seulement où la trouver, cette mule.—N'importe! si tu ne me l'amènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Après avoir marché quelque temps, il rencontra une vieille qui lui demanda un peu de son pain. «Prenez tout si vous voulez,» dit Adolphe; «je ne saurais manger.—Tu es triste, mon ami,» dit la vieille; «je sais ce qui te cause ton chagrin: il faut que tu ailles prendre la mule du géant. Eh bien! le géant demeure de l'autre côté de la mer; il a un merle dont le chant se fait entendre d'un rivage à l'autre. Dès que tu entendras le merle chanter, tu passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en présence du géant, parle-lui hardiment.»