Le jeune homme fut bientôt arrivé au bord de la mer, mais le merle ne chantait pas. Il attendit que l'oiseau eût chanté, et il passa la mer. Le géant ne tarda pas à paraître devant lui et lui dit: «Que viens-tu faire ici, ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je viens chercher ta mule.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? donne-la-moi.—Eh bien! je te la donne, mais à la condition que tu me la rendras un jour.» Adolphe prit la mule, qui faisait cent lieues d'un pas, et retourna au palais.
Le roi fut très content de le revoir et lui promit de ne plus lui faire de peine. Mais bientôt le bossu, qui avait entendu parler du merle du géant, vint dire au roi: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller chercher le merle du géant qui chante si bien et qu'on entend de si loin.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher le merle du géant.—Moi, sire? je ne m'en suis point vanté, et comment ferais-je pour le prendre?—N'importe! si tu ne me le rapportes pas, tu sera brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Dès qu'il entendit le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je suis venu prendre ton merle.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? laisse-le-moi.—Eh bien! je te le donne, mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Quand Adolphe fut de retour au palais du roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tourmenter.
Quelque temps après, le bossu dit au roi: «Le géant a un falot qui éclaire tout le pays à cent lieues à la ronde; Adolphe s'est vanté de prendre ce falot et de l'apporter ici.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre le falot du géant.—Moi, sire? comment le pourrais-je faire?—N'importe! si tu ne me rapportes pas ce falot, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe s'éloigna et fut bientôt sur le bord de la mer. Le merle n'était plus là pour l'avertir du moment où il pourrait passer l'eau; il tenta pourtant l'aventure, et, étant parvenu sur l'autre bord, il alla droit au géant. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?—Je viens prendre ton falot.—Qu'en veux-tu faire?—Que t'importe? donne-le-moi.—Eh bien! je te le donne, mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Le jeune homme remercia le géant et s'en retourna. Quand il fut arrivé à quelque distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avança en tenant haut le falot, dont tout le pays fut éclairé. Le roi, rempli de joie, promit encore une fois à Adolphe de ne plus lui faire de peine.
Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe eût à subir de nouveaux ennuis; enfin le bossu dit au roi: «Adolphe s'est vanté de savoir où est votre fille et de pouvoir vous la rendre.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté de savoir où est ma fille et de pouvoir me la rendre.—Ah! sire, vous l'avez fait chercher partout, par terre et par mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que moi, pauvre étranger, je puisse en venir à bout?—N'importe! si tu ne me la ramènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»
Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait déjà rencontrée se trouva encore sur son chemin; elle lui dit: «Le roi veut que tu lui ramènes sa fille. Retourne chez le géant.» Adolphe passa donc encore la mer, et, arrivé chez le géant, il lui demanda s'il savait où était la fille du roi. «Oui, je le sais,» répondit le géant; «elle est dans le château de la reine aux pieds d'argent; mais pour la délivrer il y a beaucoup à faire. Il faut d'abord que tu ailles redemander au roi ma mule, mon merle et mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises; il faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre, et dans la chambre un métier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit entrer dans ce bâtiment ni fer, ni acier: le roi fera comme il pourra.»
Adolphe alla rapporter au roi les paroles du géant. On fit aussitôt venir des ouvriers, et on leur commanda de construire un vaisseau long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises; dans ce vaisseau, il devait y avoir une chambre, et dans la chambre un métier de tisserand, le tout sans fer ni acier. En quarante-huit heures, le bâtiment fut terminé; mais le bossu avait donné de l'argent à un ouvrier pour qu'il y mît une broche de fer.
Adolphe amena le bâtiment au géant. «Il est entré du fer dans ton bâtiment,» dit le géant.—«Non,» répondit Adolphe, «il n'y en a pas.—Il y a du fer en cet endroit,» dit le géant. «Ramène au roi le vaisseau; qu'il fasse venir un ouvrier avec un marteau et un ciseau, et l'on verra si je dis vrai.» Dès que l'ouvrier eut appuyé son ciseau à l'endroit indiqué, et qu'il eut donné dessus un coup de marteau, le ciseau se cassa. On retira la broche de fer, et le géant, quand Adolphe fut de retour avec le vaisseau, ne trouva plus rien à redire.
«Maintenant,» dit-il, «il faut qu'il y ait dans ce vaisseau trois cents miches de pain, trois cents livres de viande, trois cents sacs de millet, trois cents livres de lin, et de plus qu'il s'y trouve trois cents filles vierges.» Le roi fit chercher dans la ville de Londres et dans les environs les trois cents filles demandées; quand on les eut trouvées, on les embarqua dans le vaisseau, on y mit aussi le pain, la viande et le reste, et Adolphe retourna chez le géant. Celui-ci donna un coup d'épaule, et le navire fut porté à plus de deux cents lieues en mer. Adolphe était au gouvernail; sous le pont, les trois cents filles filaient et le géant tissait.