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Le passage où, à l'instigation du bossu, «Adolphe» reçoit l'ordre d'aller dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à un thème que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frères se sont trouvés ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les aînés, jaloux, ont alors l'idée de faire ordonner par le roi à leur frère d'aller dérober les objets du géant, puis d'amener le géant lui-même. Ici, à la différence de notre conte français, c'est par ruse que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme spécimen oriental de ce type de conte: Trois frères se sont égarés dans la forêt. Les deux aînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée. Tchilbik voit une colonne de fumée s'élever du milieu de la forêt. Les trois frères marchent dans cette direction et arrivent à une maison où ils se trouvent en face d'une Kart (ogresse) et de ses trois filles. La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères, et la Kart tue ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik revient à la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures, lui dit: «On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut couvrir cent hommes; va la dérober.» (Il y a là une altération: dans les contes européens, mieux conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à l'instigation de ses méchants frères que le héros reçoit l'ordre d'aller dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à manger pour cent hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et l'associera à son pouvoir[129].
Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets merveilleux analogues à ce «falot» du géant, qui éclaire à cent lieues à la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, Contes bretons, no 1), Allanic doit aller prendre au géant Goulaffre une «demi-lune», qui éclaire à plusieurs lieues à la ronde; dans un conte basque (Webster, p. 86), altéré sur divers points, le héros doit s'emparer de la «lune» d'un ogre, qui éclaire à sept lieues; dans un conte écossais (Campbell, no 17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), où les trois frères sont remplacés par trois sœurs, la plus jeune reçoit l'ordre d'aller chercher le «glaive de lumière du géant». Dans deux contes suédois (Cavallius, no 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut enlever à une sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire comme la pleine lune.
Un conte sicilien (Gonzenbach, no 30) met en relief de la façon la plus nette la combinaison du thème que nous venons d'indiquer avec le thème de la Belle aux cheveux d'or, duquel dérive, pour l'ensemble, notre conte français. Dans ce conte sicilien, les frères de Ciccu, envieux de la faveur dont il jouit auprès du roi, disent à celui-ci que Ciccu est en état d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui répand une lueur merveilleuse, et ensuite l'ogre lui-même. Ce dernier trait est, nous l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en question. Le récit passe ensuite dans le thème de la Belle aux cheveux d'or, qui s'appelle ici la «Belle du monde entier», et que Ciccu doit aller chercher pour le roi.—Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, no 9), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, no 80), après avoir donné les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses frères chez une ogresse ou une sorcière, ont une seconde partie qui se rattache au thème de la Belle aux cheveux d'or.
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Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français. Nous retrouvons en Orient le «roi des fourmis» qui, par reconnaissance, promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 22), un prince ayant donné à des fourmis des gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route, le radjah des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous arriverons.»—Pour le passage où le roi des poissons donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des Mille et un Jours, cité par M. Benfey (Pantschatantra, I, p. 203): Un serpent reconnaissant donne au héros trois de ses écailles, en lui disant de les brûler si jamais il est menacé d'un danger: alors le serpent accourra à son secours.—Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Zobéide), Zobéide a sauvé la vie à une fée transformée en serpent ailé; la fée lui donne un paquet de ses cheveux, dont il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement, fût-elle au delà du Caucase.
Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux, l'un des deux qui ne s'étaient pas présentés d'abord, peut donner des renseignements à cet égard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire (Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur demander où est une certaine ville, et le seul qui le sache est précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée. Il en est de même dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois (Gaal-Stier, no 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 65, variante 2), offre sur un point une ressemblance presque complète avec le conte français: ce qu'on demande aux corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de la vie.—En Orient, le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul peut donner le renseignement demandé, se rencontre dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Djanschah), et dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 4); ce dernier conte a même, en commun avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn, no 25 et no 65, var. 2), un petit détail assez curieux: dans le conte avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau en question est boiteux.—Dans la mythologie grecque (Apollodori Bibliotheca, I, 9, 12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un remède pour Iphiclus, le fils de son maître, il n'y a qu'un vautour qui puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul qui n'eût pas d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait caractéristique nous fait-elle hésiter à rapprocher de nos contes modernes l'histoire de Mélampus.
Quant au passage de notre conte où un poisson, qui est arrivé en retard à l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en rapprocher un conte serbe, du type de la Belle aux cheveux d'or (Jagitch, no 53). Là, les clefs que la princesse avait jetées dans la mer sont rapportées par une vieille grenouille qui, de tous les «animaux marins», convoqués par leur roi, est arrivée la dernière.—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchèque mentionné plus haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, la Princesse de Tréménézaour).
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Un dernier mot sur un détail, tout de forme, de notre conte. Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans la bouche d'un ogre, les expressions du géant: «Poussière de mes mains, ombre de mes moustaches.»