Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps, sa femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on avait mis des arêtes de poisson, il se trouva trois belles lances.

Quand les fils du pêcheur furent grands, ils quittèrent la maison pour voir du pays, et, à une croisée de chemin, ils se séparèrent. De temps en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.

L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil; il demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune fille à une bête à sept têtes, et que le sort venait de tomber sur une princesse.

Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait conduit la princesse; elle était à genoux et priait Dieu. «Que faites-vous là?» lui demanda le jeune homme.—«Hélas!» dit-elle, «c'est moi que le sort a désignée pour être dévorée par la bête à sept têtes. Eloignez-vous bien vite d'ici.—Non,» dit le jeune homme, «j'attendrai la bête.» Et il fit monter la princesse en croupe sur son cheval.

La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le jeune homme, aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête à coups de lance. La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita à venir avec elle chez le roi son père, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir, marqué à son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la bête, puis il dit adieu à la princesse, qui reprit toute seule le chemin du château de son père.

Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent les sept têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir fait jurer de dire au roi que c'étaient eux qui avaient tué la bête. Ils arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père que c'étaient les trois charbonniers qui l'avaient délivrée. Le roi, transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle était triste et malade.

Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouissances des noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur, qui se logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui dit: «Il y a aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était dans la tristesse, et maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont délivré la princesse qui allait être dévorée par une bête à sept têtes, et le roi va la marier à l'un d'eux.»

Le jeune homme dit alors à son chien: «Va me chercher ce qu'il y a de meilleur chez le roi.» Le chien lui apporta, deux bons plats. Les cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître, et celui-ci envoya de ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune homme les tua tous à coups de lance, à l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune homme tua comme les premiers. «Il faut que j'y aille moi-même,» dit le roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le ramena avec lui au château, où il l'invita à prendre part au festin.

Au dessert, le roi dit: «Que chacun raconte son histoire. Commençons par les trois charbonniers.» Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la princesse, quand elle allait être dévorée par la bête à sept têtes. «Voici,» dirent-ils, «les sept têtes que nous avons coupées.—Sire,» dit alors le jeune homme, «voyez si les sept langues y sont.» On ne les trouva pas. «Lequel croira-t-on plutôt,» continua-t-il, «de celui qui a les langues ou de celui qui a les têtes?—Celui qui a les langues,» répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La princesse reconnut le mouchoir où son nom était brodé, et fut si contente qu'elle ne sentit plus son mal. «Mon père,» dit-elle, «c'est ce jeune homme qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi commanda qu'on dressât une potence et y fit pendre les trois charbonniers. Puis on célébra les noces du fils du pêcheur et de la princesse.