Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts cavaliers, l'aîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et quitta la maison de son père. Il arriva devant un beau château tout brillant d'or et d'argent. «A qui appartient ce beau château?» demanda-t-il aux gens du pays.—«N'y entrez pas,» lui répondit-on, «c'est la demeure d'une vieille sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux qui y sont entrés n'en est sorti; elle les a tous changés en crapauds.—Moi je n'ai pas peur,» dit le cavalier, «j'y entrerai.» Il entra donc dans le château et salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.» Elle lui répondit en branlant ses sept têtes: «Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» En disant ces mots, elle lui donna un coup de baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les autres.

Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison, virent le sang bouillonner dans le verre. «Il est arrivé malheur à notre frère,» dit le second, «je veux savoir ce qu'il est devenu.» Il se mit en route avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le château. «N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?» demanda-t-il à une femme qui se trouvait là; «voilà trois jours qu'il est parti; il faut qu'il lui soit arrivé malheur.—Il a sans doute été puni de sa curiosité,» lui répondit-elle; «il sera entré dans le château de la bête à sept têtes, et il aura été changé en crapaud.—Je n'ai pas peur de la bête à sept têtes,» dit le jeune homme, «je lui abattrai ses sept têtes avec ma lance.» Il entra dans le château et vit dans l'écurie un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. «Mon frère est ici,» pensa-t-il. Il salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» Et, sans lui laisser le temps de brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en crapaud.

Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de ses deux frères. Comme il traversait une grande rivière, la rivière lui dit: «Vous passez, mais vous ne repasserez pas.—C'est un mauvais présage,» pensa le jeune homme, «mais n'importe.» Et il poursuivit sa route. «N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers?» demandait-il aux gens qu'il rencontrait.—«Nous en avons vu un,» lui répondait-on, «qui cherchait son frère.» En approchant du château, il entendit parler de la sorcière; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit: «De bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes; ils disent qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son château.—Oh!» répondit le charbonnier, «je ne crains rien, j'irai avec vous; à nous deux nous en viendrons bien à bout.»

Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit les chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il aperçut la sorcière, il se mit à crier: «Vieille sorcière, rends-moi mes frères, ou je te coupe toutes tes têtes.—Que viens-tu faire ici, pauvre ver de terre?» dit-elle; mais au moment où elle levait sa baguette, le jeune homme lui abattit une de ses sept têtes d'un coup de lance. «Vieille sorcière, où sont mes frères?» En disant ces mots, il lui abattit encore une tête. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière se mit à crier: «Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frères.» Elle prit sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur première forme. La sorcière croyait qu'on lui ferait grâce, mais le charbonnier lui dit: «Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux gens.» Et il lui coupa ses deux dernières têtes.

Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait le château et épouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et les enveloppa dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coupé plusieurs têtes à la bête, n'avait pas songé à prendre les langues. Il se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les montrer au roi et épousa la princesse.

REMARQUES

Comparer nos nos 37, la Reine des Poissons, et 55, Léopold.—On pourra aussi consulter les remarques de M. R. Kœhler sur le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach, et sur le no 4 de la collection de contes écossais de Campbell (dans la revue Orient und Occident, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.

***

Les trois parties dont se compose notre conte des Fils du Pêcheur,—naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'aîné contre le dragon et délivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcière et ce qui s'ensuit,—ne se trouvent pas toujours réunies dans les contes de cette famille; souvent l'une d'elles fait défaut. Nous les rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 22), dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien (Gonzenbach, no 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 22), un conte toscan (Comparetti, no 32), un autre conte toscan (Nerucci, no 8), un conte du Tyrol italien (Schneller, no 28, variante), un conte basque (Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte catalan (Rondallayre, I, p. 25), un conte portugais (Braga, no 48), un conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois (Cavallius, p. 348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Prœhle, I, no 5), dont le second surtout est très altéré, un conte lithuanien (Leskien, no 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).