Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et chercher ailleurs.

Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre arabe qui porte le titre de Mille et une Nuits, et qui fut traduit, sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes eux-mêmes.

S'ensuit-il que les Mille et une Nuits soient le prototype d'une partie de nos contes actuels? Non, car les Mille et une Nuits elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un passage très précis du Fihrist, histoire de la littérature arabe écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les Mille et une Nuits et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou imités du persan[16].—Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de Pantchatantra, c'est-à-dire en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue, sous le titre de Kalilah et Dimnah. Ainsi encore le célèbre livre persan le Toûti-Nâmeh ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la Çouka-saptati (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en sanscrit.—D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des Mille et une Nuits se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la littérature indienne.

Nous voilà donc,—en partant d'une collection de contes arabes, parfois semblables à nos contes européens,—arrivés dans l'Inde, et nos recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin nous amènera encore au même terme.

Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres ouvrages, une collection de contes intitulée Siddhi-Kûr («le Mort doué du siddhi», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec les contes populaires européens.

Quelle est l'origine du Siddhi-Kûr? Le plus rapide coup d'œil, le plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de l'ouvrage (le mot siddhi est sanscrit) nous montrent d'une manière évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits indiens. Le cadre du Siddhi-Kûr a été emprunté à un recueil indien de contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre kalmouk, la Vetâla-pantchavinçati (les «Vingt-cinq Histoires d'un vetâla», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des morts).—Une autre collection mongole, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan, qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui porte en sanscrit le titre de Sinhâsana-dvâtrinçati, les «Trente-deux Récits du Trône».

Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est l'Inde.

Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].

Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont arrivés jusqu'en Europe. Le Pantchatantra, par exemple, dont nous parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin, à cette version arabe se rattachent diverses traductions,—dont les plus importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,—qui répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].