Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout point insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel ou tel endroit, qu'il s'agit de déterminer, les contes populaires communs aux diverses nations européennes (pour ne mentionner que celles-là) se sont répandus dans le monde, de peuple à peuple et par voie d'emprunt.

Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frères Grimm, nous nous sommes volontairement privé d'un avantage, en acceptant les données du problème telles qu'elles nous étaient présentées. Nous aurions pu, en effet, contester dès l'abord l'assertion qui est la base de tout le système.

A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système «mythique», le problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables, faute de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,—et Guillaume Grimm le répétait encore en 1866[10],—que les ressemblances existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de la famille indo-européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens). Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées par les frères Grimm et l'école «mythique». Nos contes prétendus âryens existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples nullement âryens. Qu'on examine, à ce point de vue, la collection, très riche en rapprochements, de contes et poèmes recueillis par M. W. Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale et publiés avec traduction allemande de 1866 à 1872. Qu'on étudie également les contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes européens, et qui ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse située au nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux orientalistes allemands, MM. Eugène Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte, recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les contes découverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière (1882); les contes swahili de l'île de Zanzibar, édités en anglais par feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier (1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés tout à l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus contes âryens existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est âryen ni de langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez lesquels on en a recueilli également.

Ainsi, la base même sur laquelle s'appuie le système des frères Grimm n'a aucune solidité: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.

Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui s'est produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires l'incarnation d'idées communes aux sauvages de toutes les races? Les ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du système, M. A. Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages, tout semblables aux sauvages actuels, auraient incarné leurs idées, supposées les mêmes partout, dans des contes qui, de cette façon, se trouveraient partout identiques.—En réalité, tout est à contester dans ce système: prétendre qu'on trouvera chez les sauvages actuels les idées primitives de l'humanité est une assertion sans aucune preuve[11]; prétendre que les sauvages de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires, c'est énoncer une inexactitude de fait: à de très rares exceptions près, qui peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement récente, tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport avec cette identité de fond et de forme que l'on constate dans les collections de contes européens, asiatiques, africains, mentionnées il y a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractéristique, ou c'est purement imaginaire[12].

Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations qui servent de point de départ à M. Lang, nous devrions faire à cette théorie la même objection qu'au système mythique. A supposer que, dans toutes les races humaines, on ait eu primitivement les mêmes idées de sauvages, comment ces idées auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si caractéristiques, et se seraient-elles groupées de la même façon dans les mêmes cadres?

Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années, par Théodore Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de Gœttingue[13].

II

La question de l'origine des contes populaires est une question de fait. M. Reinhold Kœhler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre, insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons, d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et, cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes, partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde historique.