Les frères Grimm, ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le problème, en ont donné une solution qui séduit au premier abord. Leur système, adopté par M. Max Müller et par bien d'autres, a été précisé et développé, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut le formuler ainsi:

Les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la famille âryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les diverses tribus de cette famille ont apporté, dans les pays où elles ont émigré, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien d'étonnant que ces contes présentent, chez tous les peuples âryens, de si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière analyse, de mythes autrefois communs à tous ces peuples.

«Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes, ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments d'une pierre précieuse brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des fleurs: les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].»—«Les contes populaires, dit Jacques Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé, d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles voies[6].» En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les contes populaires ne doivent pas être expliquées par des emprunts qu'un peuple aurait faits à un autre.—«Les éléments, les germes des contes de fées, dit à son tour M. Max Müller, appartiennent à la période qui précéda la dispersion de la race âryenne; le même peuple qui, dans ses migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel, possédait, dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour, à coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous les sols et sous tous les climats[7]

Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du système, telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer trop longtemps à travers les théories philosophiques les plus contestables, pour arriver enfin à cette assertion prodigieuse, que les contes nous ont conservé «les idées primitives de l'humanité». Ce commentaire du savant autrichien,—pour ne parler que de celui-là,—sur les idées de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir été inutile. Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain vague vaporeux et poétique. M. de Hahn précise, épreuve redoutable pour les théories les plus ingénieuses: il crève la bulle de savon en voulant lui donner de la consistance.

Un effort un peu sérieux d'attention soulève, en effet, contre ce système une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples européens ne portent pas seulement sur le fond, sur les idées qui servent de base à ces récits, mais aussi,—nous avons indiqué ce point,—sur la forme et sur la combinaison de ces idées. On nous dit que les contes sont le produit de la décomposition de mythes primitifs communs aux diverses nations âryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du berceau de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on, que sont sortis les différents éléments, les différents thèmes qui, se groupant de mille et mille façons, composent la mosaïque des contes populaires. «Pour beaucoup de nos contes de fées, dit M. Max Müller, nous savons d'une manière certaine (sic) qu'ils sont le détritus d'une ancienne mythologie, à demi oubliée, mal comprise, reconstruite[8].»—Mais alors comment expliquer que ces mythes, se décomposant dans les milieux les plus divers, chez vingt peuples différents de mœurs et d'habitudes d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une manière si semblable, parfois même d'une manière identique? De plus, comment se fait-il que, sans entente préalable, plusieurs peuples se soient accordés pour grouper les prétendus éléments mythiques dans le cadre de tel ou tel récit bien caractérisé? N'est-ce pas là une impossibilité absolue?

Prenons un exemple. Il a été recueilli, chez plusieurs peuples de race âryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race âryenne, mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brièvement le sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du récit, mais de détails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond qu'évidemment ce récit, avec ses détails caractéristiques, a dû être inventé dans tel ou tel pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer raisonnablement la présence dans tous ces contes asiatiques et européens, si l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un prototype dont tous ces contes sont dérivés? Et ce prototype,—le détail en question et bien d'autres le montrent,—était un conte et non un mythe.

Si l'on veut à toute force faire dériver nos contes populaires de mythes primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient, avec l'école des frères Grimm, que les contes ainsi dérivés n'auraient point passé d'un peuple âryen à l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se mettre en règle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'où seraient sortis nos contes étaient déjà décomposés et parvenus à la forme actuelle avec ses détails caractéristiques, au moment où les premières tribus âryennes quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien des siècles avant notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations européennes, auraient, de cette façon, emporté dans leurs fourgons la collection complète des contes bleus actuels.

C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est, d'ailleurs, en contradiction directe avec les idées mêmes des partisans du système mythique. Les «contes âryens» sont, d'après eux, le dernier terme du développement des mythes âryens; or, de leur propre aveu, à l'époque de la séparation des tribus âryennes, le développement de ces mythes n'en était encore qu'à son premier degré.