En Orient, un livre mongol, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan (traduite en allemand par B. Jülg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à rapprocher de cette dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol (p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants, prépare, d'après l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle en a mangé, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya. Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le fidèle compagnon de Vikramatidya.

M. Th. Benfey (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1858, p. 1511) nous apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un livre sanscrit.—Dans un roman hindoustani, les Aventures de Kâmrûp, analysé par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se présente un jour devant lui un fakir qui lui donne un fruit de srî «prospérité», en lui recommandant de le faire manger à la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde pas à se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des principaux officiers du roi, qui avaient goûté du même fruit, se trouvent enceintes en même temps et accouchent le même jour que la reine[136].

Dans un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Seif Almoulouk et de la Fille du Roi des Génies), le «prophète Salomon» dit à un roi et à son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux serpents qu'ils rencontreront à tel endroit, d'en faire apprêter la chair et de la donner à manger à leurs femmes. (On peut rapprocher de ces serpents le «dragon de mer» du Pentamerone et le poisson des contes populaires actuels.)

Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte suédois, Wattuman et Wattusin (Cavallius, p. 95), et dans un conte allemand (Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à peu près celles de nos «fils du pêcheur», sont les fils, l'un d'une princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mères en même temps, après avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse, laquelle a tout à coup jailli dans une tour où elles étaient enfermées. (Comparer le conte de la Petite-Russie.)

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Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets qui annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui, en pareil cas, bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de véritables incarnations du poisson. Il en est à peu près de même dans l'un des deux contes du Tyrol italien cités plus haut (Schneller, no 28): là, le sang du poisson, mis dans un verre, se sépare en trois parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrête, ce sera signe de malheur.

Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur: s'il arrive un malheur à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang.—Le conte catalan présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et celui du sang qui bouillonne.

Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe, l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne à son frère une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble, c'est qu'il sera mort.—Deux contes suédois ont un passage analogue: dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son frère, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre (ibid., p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui doit devenir rouge et trouble.

Au XVIIe siècle, ce trait figure dans le conte italien du Pentamerone, déjà cité. Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt. Puis il enfonce profondément dans la terre ce même poignard, et aussitôt il pousse un arbrisseau qui, s'il se flétrit ou s'il meurt, donnera les mêmes indices.—Plus anciennement, au XVe siècle (d'après les Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. E, p. 82), un roman français, l'Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal compagnon, présente un trait identique. Olivier, forcé de quitter le pays, fait remettre à son ami une fiole remplie d'eau claire, qui deviendra noire, s'il a «aucune mauvaise adventure».—Enfin, au XIVe siècle avant notre ère, dans ce conte égyptien des Deux Frères, que nous avons étudié au commencement de ce volume, nous rencontrons encore un passage absolument du même genre: une cruche de bière bouillonne et une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est arrivé malheur à son frère Bitiou.

Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand no 85 de la collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte écossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des œillets, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux, qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la communauté d'origine.