La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits précédents (The Folk-lore of China, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876, p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis par un énorme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par l'intermédiaire de personnes versées dans la divination, qu'il avait envie de dévorer une jeune fille de douze à treize ans. On lui en livra jusqu'à neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des esclaves, une chaque année. Alors, comme on ne pouvait trouver de nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé d'enfants se présenta, demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée et un chien. Elle avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouilli mêlé de miel, qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci mangeait le riz, Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par derrière. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce haut fait, l'épousa.
Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara et qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson, offre plusieurs traits de notre conte les Fils du Pêcheur (Asiatic Journal. New Series, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati, pour forcer celui-ci à accorder à l'un d'eux la main de sa fille Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse, mais à la condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme trophée. Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion, lui coupe la tête et va la présenter au roi en réclamant pour prix de son prétendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment d'être célébré quand les princes se font connaître, et le blanchisseur est mis à mort. La princesse épouse le prince cadet, Chitrasekhara. Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour aller délivrer une princesse prisonnière d'un géant. En partant, il donne à son frère une fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.—Les aventures qui suivent n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette première partie du conte indien, dont les héros sont, là aussi, des frères, ne nous en a pas moins offert, réunis d'une manière qui évidemment n'est pas fortuite, deux des principaux traits de notre thème: l'épisode du monstre tué et de l'imposteur démasqué, et la particularité de l'objet qui annonce le malheur de celui qui l'a donné.
Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un élément important qui manquait dans le conte «hala canara»: la jeune fille, ou même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4): Un brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une râkshasi (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune de ses femmes lui donne un fils: celui de la râkshasi se nomme Sahasra Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une râkshasi et s'attendant à être dévorée, elle, son mari et son fils, donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et lui dit: «Si tu vois ce lait devenir rougeâtre, c'est que ton père aura été tué; s'il devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée moi-même. Alors monte à cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas être dévoré toi aussi.» Le jeune garçon ayant vu le lait devenir d'abord un peu rouge, puis tout à fait rouge, saute sur son cheval. Son frère Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé et s'enfuit avec lui[143]. Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tête d'un coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. Ils apprennent qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est convenu, pour empêcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir, dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette famille d'en fournir une. Les deux frères déclarent qu'ils iront se livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs chevaux et s'y enferment. Après divers incidents, Sahasra Dal coupe la tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le temple et s'endort. Des bûcherons, venant à passer par là, voient le corps de la râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une partie de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi, ils prennent chacun un membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais celui-ci fait une enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes gens ainsi que la tête de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la moitié de son royaume à Sahasra Dal.—Suivent les aventures de Champa Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre no 15, les Dons des trois Animaux.
L'épisode de la princesse exposée à la «bête à sept têtes» peut être rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède (Apollodori Bibliotheca, II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de l'antiquité classique qui offrent des ressemblances avec nos contes populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre rapprochement intéressant avec les contes du genre de nos Fils du Pêcheur, et surtout avec le conte suédois de Wattuman et Wattusin mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de Persée: Acrisius, roi d'Argos, à qui il a été prédit qu'il serait tué par le fils de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une chambre toute en airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mère. (Dans le conte suédois, la princesse et sa suivante, enfermées dans une tour, deviennent mères après avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout à coup dans la tour.) Quand elle a donné le jour à Persée, Acrisius la fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette à la mer. Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, κυνῆ, qui le rend invisible), Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée. Il trouve la fille de celui-ci, Andromède, exposée en pâture à un monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la délivre et l'épouse.
Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les Saints Lieux (t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et Andromède s'est infiltré dans la légende de saint Georges, légende dans laquelle, du reste, aucun catholique ne prend à la lettre cet épisode de la princesse et du dragon, qui, d'après un critique allemand[144], apparaît seulement dans des versions assez récentes[145].
A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept têtes, détail qui existe dans la plupart des contes du genre de nos Fils du Pêcheur, mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41, 4), le roi de Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops, tua le monstre; après quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi, des gens qui avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué son exploit, Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre d'imposture.
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Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon, l'individu qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite des trois charbonniers.—Dans le conte grec moderne de la collection E. Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un charbonnier, qui a trouvé les têtes du monstre.
L'épisode du chien, que le «fils du pêcheur» envoie prendre des plats dans la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes étrangers, par exemple, dans le conte allemand no 60 de la collection Grimm, et dans le conte suédois de Wattuman et Wattusin. Dans ces deux contes, le héros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la princesse, parie contre son hôtelier que les animaux qui le suivent lui rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait donner ce qu'ils demandent.