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Au sujet de la dernière partie de notre conte, nous ferons remarquer que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre conte.—Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand no 85 de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est à la chasse qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres, comme dans le conte lorrain, ils ont été attirés sur son domaine par un feu mystérieux, brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande lumière sur une montagne dans le conte sicilien no 40 de la collection Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; château en feu, dans le conte flamand).

Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière partie, a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les Mille et une Nuits (Hist. d'Aladdin) et aussi dans le vieux poème allemand des Nibelungen, ainsi que dans son prototype scandinave, où Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et Brunehilde, qui doit devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.

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En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines des parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment (les aventures des frères et de la sorcière) ne s'est pas présentée à nous. Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte européen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde évidemment, chez les Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 193), deux frères, Ali et Mohammed, nés du même père et de deux mères différentes, se ressemblent à s'y méprendre. Mohammed, au moment de quitter le pays, plante un figuier et dit à Ali que l'arbre perdra ses feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se dessèchera s'il est mort. Il prend son faucon, son lévrier et son cheval et se met en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui empêchait une fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en mendiant; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et, en la lui faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent. Mohammed épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la chasse, il s'aventure, malgré les avertissements que lui avait donnés son beau-père, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient à sa rencontre. Elle lui dit d'empêcher son cheval, son lévrier et son faucon de lui faire du mal. «Ne crains rien,» dit le jeune homme. L'ogresse s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que leur maître[146]. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met à la recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te salue,» dit-elle, «ô sidi; nous croyions que tu étais mort.—Comment serais-je mort?—Mon père t'avait dit: Chasse à tel et tel endroit, mais ne va pas là: c'est le domaine de l'ogresse.» Ali se dirige sans retard vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernière s'avance pour manger le cheval, celui-ci, qui a reçu ses instructions d'Ali, la frappe d'un coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crève les yeux, le lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: «Je lui rendrai la vie,» dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle ressuscite sa sœur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend la vie à Mohammed et aux animaux[147].

On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui présente également la dernière partie des contes de cette famille (Lal Behari Day, no 13): Un religieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir deux fils, si celui-ci consent à lui en donner un. Le roi s'y engage, et le mendiant fait manger à la reine d'une certaine substance: au bout d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné se dévoue, et, avant de partir, il plante un arbre, en disant à ses parents et à son frère: «Cet arbre est ma vie: si vous le voyez dépérir, c'est que je serai en danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi.» Sur son chemin, il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint au prince; de même, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arrivé chez lui avec le jeune homme, défend à celui-ci d'aller du côté du nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit un cerf, il s'égare du côté du nord. Le cerf entre dans une maison; le prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une merveilleuse beauté, qui lui propose de jouer une partie de dés; il perd successivement son faucon, son chien et sa propre liberté. La femme, qui est une râkshasi, l'enferme dans une cave, pour le manger plus tard[149]. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince se met en route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien, lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frère a dû tomber entre les mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui l'amène chez la râkshasi, et cette dernière lui propose aussi une partie de dés; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur coup le chien et le faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La râkshasi, pour sauver sa vie, révèle alors aux jeunes gens que le mendiant a de mauvais desseins contre l'aîné, et leur donne le moyen de le faire périr lui-même.

Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie (le combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons rencontrés dans les contes étudiés ci-dessus: naissance merveilleuse des deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur séparation et le signe donné par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les animaux qui accompagnent le héros et qui le suivent chez l'être malfaisant où il risque de perdre la vie; enfin, la dernière partie, fort ressemblante, malgré son individualité.

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On remarquera que, dans notre variante la Bête à sept têtes, deux personnages de la forme première se sont fondus en un seul: le dragon à sept têtes auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en pierres ceux qui s'approchent d'elle.

La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance, ailleurs que dans cette variante lorraine.