VI
LE FOLLET

Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de blé en grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu, et des gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment expliquer la chose.

Un soir, s'étant caché dans un coin de la grange, il vit entrer un petit homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en lui-même: «Il faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine.» Car le petit homme était tout nu. Il alla dire à sa femme: «C'est un petit homme qui vient battre notre blé; il faudra lui faire un petit habit.» Le lendemain, la femme prit toutes sortes de pièces d'étoffe, et en fit un petit habit, que le laboureur posa sur le tas de blé.

Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant: «Qui bon maître sert, bon loyer en tire.» Ensuite il endossa l'habit, et se trouva bien beau. «Puisque me voilà payé de ma peine, battra maintenant le blé qui voudra!» Cela dit, il partit et ne revint plus.

REMARQUES

Dans un conte hessois de la collection Grimm (no 39), un pauvre cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la veille. Il s'aperçoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage. Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les revêtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour faire le métier de cordonnier; puis ils disparaissent pour toujours.—Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, le Tailleur d'Isenfluh (Karlsruher Zeitung, no du 8 août 1873).

En Suède, histoire du même genre (Magasin pittoresque, 1865, p. 235), où le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il pétrit du pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son vieux froc tout usé, il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus pétrir ni être boulanger.

En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un pooka (sorte de follet) vient toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un âne, laver la vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'étant hasardé à lui demander d'où il vient, le pooka répond qu'il a, pendant sa vie, servi dans cette même maison. Après sa mort, il a été condamné, en punition de sa paresse, à faire la besogne qu'il fait toutes les nuits. Quelque temps après, les domestiques, voulant lui témoigner leur reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort aise d'avoir un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en est revêtu, il s'enfuit en disant: «Maintenant ma pénitence est terminée. Elle devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un salaire.» Et on ne le revit plus jamais.

Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets secourables (brownies, pixies), qui disparaissent dès qu'ils ont mis les habits à eux destinés. Parfois même, quand on veut se débarrasser d'eux, on n'a qu'à leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p. 190;—W. Henderson, Notes on the Folklore of the northern counties of England and the Borders. Nouvelle éd. Londres, 1879, p. 248;—Loys Brueyre, p. 241 seq.).

VII
LES DEUX SOLDATS DE 1689