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Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est très caractéristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frères se disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à plusieurs reprises le diable, qui a pris diverses formes et qui décide toujours en faveur de l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd, comme conséquence, tout ce qu'il possède, et finalement ses yeux: son frère les lui crève et l'abandonne.

Le conte italien de Vénétie, le conte grec, le second conte serbe, le conte russe, les contes wende, allemand de la collection Prœhle, finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une introduction analogue, parfois plus ou moins altérée. La question débattue est tantôt: «Celui qui fait le bien fait-il bien?» (conte italien); tantôt: «Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui l'emporte dans le monde?» ou bien: «Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le monde?» (conte finnois, conte grec), etc.—Dans les contes italien, portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux, mais simplement sa fortune.

Dans le conte norwégien, Déloyal crève les yeux à son frère Loyal, parce que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un souvenir de l'introduction du premier groupe.)

Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane, roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci[150].

Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos Soldats de 1689; ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un est bon et un peu simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce dernier dit a l'autre que décidément le métier ne va pas; il vaudrait mieux que l'un des deux se rendît aveugle: l'autre le conduirait, et ils recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le simple et naïf compagnon se laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altérée d'un conte italien des Abruzzes, no 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas la dernière partie du nôtre.)

Dans le conte tchèque, un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux compagnons.

Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parlé de bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frères ou de deux compagnons à l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les aventures du héros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.

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Dans nos deux contes français, ce sont des animaux qui, sans le savoir, révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il en est de même dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de la collection Prœhle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours, renard, loup); dans le conte norwégien (ours, loup, renard, lièvre). Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.—Ailleurs, le héros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand, contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton), ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vénétie et de la Toscane, contes tchèque, catalan, suisse no 43), ou de vilas, sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou d'esprits (conte wende), ou enfin de géants (conte suisse no 47).