Quant aux secrets eux-mêmes, dans le plus grand nombre des contes cités plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos Soldats de 1689: moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de donner de l'eau à une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol italien no 11, wende, tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi les contes allemands des collections Ey et Prœhle (dans ces deux derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guéri et non une princesse).—Dans le conte norwégien, il y a, en plus, le moyen de faire produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus stériles; dans le conte finnois, le moyen de ramener des élans dans le parc d'un roi. (Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la cour du château royal, il faut, comme dans nos Soldats de 1689, arracher un certain arbre.)—Dans les autres contes, il manque un ou deux des trois secrets; mais dans tous figure la guérison de la princesse.

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Au XVIe siècle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil d'anecdotes publié en 1519 par le moine franciscain allemand Jean Pauli, sous le titre de Schimpf und Ernst (Plaisanteries et choses sérieuses), et qui a eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes indiqué ci-dessus: Un maître soutient contre son serviteur que ce n'est pas la vérité et la justice, mais bien la fausseté et la déloyauté qui gouvernent ce bas monde. Trois personnages à qui la question est soumise décident en faveur du maître. Il a été convenu d'avance que, si le serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le maître les lui crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une princesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le découvrent et lui crèvent les yeux.

L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un récit analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et paraboles, écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du XIVe siècle, le Libro de los Gatos[151]. Nous ferons remarquer que là ce sont, comme dans nos Soldats de 1689, des animaux sauvages qui conversent ensemble.

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En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un conte arabe existant dans certains manuscrits des Mille et une Nuits (éd. du Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant), pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend deux mauvais génies qui s'entretiennent du moyen de guérir certaine princesse et de découvrir certain trésor. Tiré du puits le matin par des voyageurs qui passent, Abou-Nyout met à profit ce qu'il vient d'apprendre et devient l'époux de la princesse. Quelque temps après, il rencontre son ancien compagnon, réduit à mendier. Il lui pardonne et lui raconte tout. Mais, la nuit, les génies reviennent au puits, se plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts, et, de colère, comblent le puits, écrasant sous d'énormes pierres le méchant Abou-Nyoutine, qui y était descendu pour épier leur conversation.

Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 343), la ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains points. Le Bon et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont épuisées, le Méchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache l'un après l'autre les deux yeux, qu'il lui donne à manger. Finalement, il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard et un loup. Le loup dit aux autres que dans la forêt il y a deux trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a plus. Le tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tête. Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles, achète le chien avec le morceau d'or qu'il a déterré, et, au moyen des os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune, lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le conduire dans la forêt. Quand il y est, les trois animaux le dévorent.

Voici maintenant un conte sarikoli, recueilli dans l'Asie centrale, chez des peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du Pamir (Journal of the Asiatic Society of Bengal, vol. 45, part. I, no 2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage ensemble. Le bon ayant épuisé ses provisions, le méchant ne consent à lui donner du pain que s'il se crève d'abord un œil, puis l'autre; alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié dans une caverne, entend pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un d'eux parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne, par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit lui-même et guérit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour femme.—Dans la seconde partie de ce conte, qui est altérée, le méchant se rend à la caverne, sur les indications du bon; les animaux l'entendent faire du bruit, et le loup le déchire.

Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (Indian Antiquary, 1874, p. 9). Voici le résumé de ce conte: Le fils d'un roi et le fils d'un kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se mettent à voyager ensemble en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal dit au fils du roi: «Vous faites toujours du bien aux autres; quant à moi, je leur fais toujours du mal.» Le prince ne répond rien, et ils poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils parviennent à un puits, où le prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprès du puits deux bhuts (sortes de génies), qui se mettent à causer ensemble. L'un d'eux a pris possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais personne ne connaît ce secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt à tel ou tel moyen[152].—Du fond de son puits, le prince a tout entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe. Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince, profitant des secrets qu'il a surpris, délivre la princesse, puis s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperçoivent alors que leur conversation a dû être entendue et ils se promettent de bien surveiller le puits à l'avenir. Quelques jours après, le fils du kotwal, ayant appris du prince ce qui s'est passé, va se cacher dans le puits; les bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.