On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de ce conte indien.
Deux des contes indiens qu'il nous reste à faire connaître ont été recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier (Minaef, no 42) peut se résumer ainsi: Il était une fois un pauvre brahmane qui vivait d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces villages, il frappa chez l'ancien, qui n'était pas à la maison; mais sa femme lui permit d'entrer. L'ancien, étant de retour, battit le brahmane à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha, et que vit-il? un certain démon piçac qui entretenait le feu. Le brahmane s'assit auprès pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à rire d'abord, puis à pleurer, et le brahmane fit de même. Le démon ayant demandé au brahmane pourquoi il se réjouissait d'abord et pleurait ensuite, le brahmane lui adressa la même question. «Je me suis réjoui d'abord,» dit le démon piçac, «parce que j'étais seul et qu'il m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il viendra aujourd'hui quatre râkshasas (sorte de mauvais génies, d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou moi.—Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie?» demanda le brahmane.—«Monte sur cet arbre-ci,» dit le démon. Et le brahmane monta sur l'arbre. Les quatre râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon piçac et se mirent à causer. «Amis, racontez quelque chose.» Et le premier dit: «Frères, sous cet arbre il y a deux coupes pleines d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi manger toute sa vie.» Le second râkshasa dit: «Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant de dix ans.» Le troisième dit: «Il y a ici un trou, et dans ce trou une souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins, de bonne heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera une poignée d'argile aura le collier.» Le quatrième dit: «Si quelqu'un bâtit une maison sur telle montagne, celui-là trouvera dans sa maison des pierres d'or.» Après ces discours, les râkshasas s'en allèrent chacun de son côté. Le brahmane descendit de l'arbre; il déterra d'abord l'argent et le mit en sûreté; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et, au lever du soleil, il ôta du cou de la souris le collier.—Or, il y avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de médecins le traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se présenta au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques, il parvint enfin à être introduit auprès du roi. «Moi seul,» dit-il, «et le roi, nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri.» Il le guérit en effet. Alors le roi lui dit: «Je te donnerai tout ce que tu demanderas.—Mahârâdjâ (grand roi),» dit le brahmane, «fais-moi cadeau de telle montagne.—Tu es fou!» reprit le roi, «pourquoi demander une montagne? demande autre chose.—Mahârâdjâ, si tu me donnes cette montagne, j'y bâtirai une petite cabane pour y vivre.» Le roi lui donna la montagne et, de plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna chez lui, puis il bâtit une maison sur la montagne et devint très riche.—Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane à coups de souliers, vint frapper à la porte de celui-ci et lui dit: «Donne-moi quelque chose à manger.» Le brahmane dit à sa femme: «Remplis de perles une assiette et donne-la-lui.» C'est ce que fit la femme; mais l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison, dit au brahmane: «Il ne prend pas l'assiette.—Tu y a mis trop peu de perles,» dit le brahmane. «Remplis-la jusqu'aux bords.» Il porta lui-même l'assiette à l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. «Que veux-tu?» lui demanda le brahmane.—«Fais-moi aussi riche que toi,» dit l'autre. A quoi le brahmane répondit: «Frère, l'autre jour, quand tu m'as battu à coups de souliers, j'ai aperçu un petit feu dans le cimetière, je suis allé de ce côté, et il m'est arrivé telle et telle chose.» Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane. «Il n'y a donc pas moyen de rester en vie?» demanda-t-il au démon piçac. Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre râkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent à causer entre eux. «Amis, racontez quelque chose.—Que raconter?» dit le premier râkshasa. «Je vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportées.» Le second dit: «Que raconter, frères? J'ai déjà dit qu'il y avait ici une souris ayant au cou un précieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la souris pleure.—Que raconter?» dit le troisième râkshasa, «j'ai déjà dit que sur cet arbre il y a un oiseau.» Ils regardèrent en l'air et aperçurent l'ancien. «Ah!» crièrent-ils, «c'est toi qui nous as volés.» Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent.
Le second conte kamaonien (Minaef, no 16), bien qu'altéré en certains endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme indienne très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe de contes européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il était une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit: «Le péché est puissant.—Non,» répondit le fils du brahmane, «la loi est puissante.—Bon,» dit le premier, «consultons quatre hommes; s'ils disent: Le péché est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas.» Ils se mirent donc en chemin et rencontrèrent une vache. Ils lui demandèrent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le péché?—C'est le péché qui est puissant,» répondit la vache; «il n'y a point de loi. La maison de mon maître est pleine de ma postérité, et voilà que mon maître m'a chassée dans la forêt malgré ma vieillesse.» Ils rencontrèrent un brahmane, et lui dirent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, le péché ou la loi?—C'est le péché qui est puissant,» répondit le brahmane; «autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chassé, moi pauvre vieillard?» Ensuite ils rencontrèrent un ours et lui firent la même question. «C'est le péché qui est puissant,» répondit le roi des forêts; «je vis dans la forêt, et néanmoins les hommes me tourmentent.» Plus loin, un lion leur fit la même réponse: «Je vis dans la forêt, et les hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense.» Alors le fils du riche dit: «Voilà quatre hommes[153] qui ont été interrogés.» Et il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la forêt et s'en retourna chez lui[154].—Douze ans après, c'était un jour de fête; le fils du brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui peu à peu se mirent à causer entre eux. «On sent ici une odeur d'homme,» dirent-ils. «Oui, il y a ici, dans le trou, un homme.» Alors l'ours descendit dans le trou et dit: «Homme, pourquoi est-tu venu ici?» Et ils se mirent à dire tous: «Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les pieds de sa fiente sera guéri.» Et l'un d'eux ajouta: «Sous cet arbre il y a deux pots remplis de pièces de monnaie.» Le fils du brahmane se frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des pieds. Quelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit le trésor qui était sous l'arbre.—Ayant entendu raconter ces choses, le fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: «Coupe-moi les pieds et les mains.—Non, je ne le ferai pas,» répondit le fils du brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et les mains et le jeta dans la forêt. Au même endroit se réunirent encore une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un à l'autre: «On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.» Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils le retirèrent du trou et le mangèrent.
Si, de l'Inde septentrionale, nous passons à l'Inde du Sud, nous y trouvons un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé, tout en le motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière primitive, un trait commun à presque tous les contes européens ci-dessus indiqués, ainsi qu'au conte sibérien et au conte des peuplades de la région du Pamir, le trait des yeux crevés. Voici ce conte indien (Indian Antiquary, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nommé Subuddhi; son ministre en a un, nommé Durbuddhi. La devise favorite du prince est: «Charité seule triomphe;» celle du fils du ministre est tout le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse et que le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos, l'autre saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne à tâtons jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il s'enferme. C'est le temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits; trouvant, à son retour, les portes fermées, elle menace l'intrus de le faire périr. Le prince répond: «Je suis déjà aveugle et à moitié mort; si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as pitié de moi et me rends mes yeux, j'ouvrirai les portes.» Kâlî, bien qu'affamée, promet au prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue.—Plus tard, la déesse, qui a pris le prince en amitié, lui dit que, dans un pays voisin, la fille du roi est devenue aveugle à la suite d'une maladie; le roi a promis son royaume et sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et la déesse ajoute: «Applique trois jours de suite sur les yeux de la jeune fille un peu des cendres sacrées de mon temple, et, le quatrième jour, elle verra.» Le prince suit ce conseil; la princesse est guérie, et il l'épouse.—Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils du ministre, réduit à demander l'aumône. Il le comble de bienfaits. Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais, après divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore, la devise du prince est justifiée.
Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une forme de notre thème où se trouve le trait des yeux crevés, et cette forme se rattache étroitement, par la façon dont ce trait est motivé, au conte sibérien, au conte des peuplades du Pamir et à tout un groupe de contes européens: Un homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles sont épuisées, le méchant ne veut lui en donner des siennes que si l'homme de bien se laisse arracher d'abord un œil, puis l'autre; après quoi il l'abandonne. Un oiseau vient à passer et dit à l'homme de bien de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses yeux. Il le fait et recouvre la vue; il guérit ensuite un roi qui était aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.—Le conte kabyle se continue en passant dans un autre thème, et le méchant est puni, mais d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.
VIII
LE TAILLEUR & LE GÉANT
Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc. Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus et en tua douze. Aussitôt il courut chez un peintre et lui dit d'écrire sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.
Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit tout d'abord: «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» Mais quand il vit ce qui était écrit sur le chapeau du tailleur: J'en tue douze d'un coup: «Oh! oh!» se dit-il, «il ne faut pas se frotter à ce gaillard-là.» Et il lui demanda s'il voulait venir avec lui dans son château, où ils vivraient bien tranquilles ensemble.
Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant régala le tailleur. Après le repas, il lui dit: «Veux-tu jouer aux quilles avec moi? nous nous amuserons bien.—Volontiers,» répondit le tailleur. Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. «Le jeu est-il trop loin ou trop près?» demanda le géant.—«Mets-le comme tu voudras.» Le géant qui maniait la boule comme si elle n'eût rien pesé, joua le premier. Après avoir abattu quatre quilles, il dit au petit tailleur de jouer à son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la boule, voyant qu'il ne pouvait même la soulever, se jeta par terre en se tordant, comme s'il avait la colique. «Si tu as mal,» lui dit le géant, «viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.—C'est bon,» répondit le tailleur, «je marcherai bien.» Quant ils furent revenus au château, le géant lui fit boire un coup pour le remettre.