Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui désolaient tout le pays; le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui les tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour aller combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguisé et se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfonça le tranchet dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas être écrasé par l'animal dans sa chute. «Porte cette bête au roi,» dit-il au géant, «tu es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien.» Le géant chargea le sanglier sur ses épaules et le porta au roi. «C'est bien,» dit le roi, «je suis content, mais il y a encore une licorne à combattre.»
Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt ils virent la licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre; elle se mit à tourner tout autour, et le tailleur faisait de même; enfin, comme elle s'élançait sur lui, sa corne s'enfonça dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au géant: «Toi qui n'as rien fait, porte cette bête au roi.»
Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrassé, car le géant voulait aussi épouser la princesse. «J'avais promis ma fille à un seul,» dit le roi, «mais vous êtes deux. Je vais faire venir ma fille: celui qui lui plaira le plus l'épousera.» Ils entrèrent ensemble dans la chambre de la princesse, qui préféra le petit tailleur: elle trouvait le géant trop grand et trop laid. Le géant, furieux contre le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand coup de masse la porte du géant. «Je vais t'en faire autant,» lui dit-il, «si tu ne me laisses pas épouser la princesse.» Le géant, effrayé, céda la place et s'enfuit.
Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne revit plus le géant.
REMARQUES
Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, no 37; Kuhn, Mærkische Sagen, p. 289; Prœhle, I, no 47; Grimm, no 20); deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du Vorarlberg (d'après M. Kœhler, remarques sur le no 41 de la collection Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien (Gonzenbach, no 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las tradiciones populares españolas, t. I, p. 121); un conte portugais (Braga, no 79); deux contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, I, pp. 203 et 335; Naakè, p. 22); un conte hongrois (Gaal-Stier, no 11); un conte de la Bukovine (d'après M. Kœhler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 23); enfin, un conte irlandais, qui a été inséré par le romancier irlandais Lover dans sa nouvelle le Cheval blanc des Peppers (Semaine des Familles, 1861-1862, p. 553).
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Tous ces contes, excepté le conte suisse no 41 de la collection Sutermeister et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller, ont une introduction analogue à celle du conte lorrain.
Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand, p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien no 54 de la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui s'étaient posées sur son assiette de lait caillé. Il les compte: il y en a cent. Aussitôt il met en grosses lettres sur un écriteau: «Je suis celui qui en a tué cent d'un coup,» et il s'attache l'écriteau derrière le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de le délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout à son aise. Le roi l'envoie ensuite combattre trois géants, lui promettant, s'il l'en débarrasse, la moitié de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur se rend chez les géants; il leur donne, par diverses ruses, une haute idée de sa force, et les géants lui demandent de rester avec eux et de devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les trois géants, dans leur joie, se mettent à boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre, et le tailleur n'a pas de peine à les tuer[155]. Le tailleur accomplit encore un exploit: grâce à une heureuse chance, il met en fuite une armée ennemie, contre laquelle son futur beau-père l'avait envoyé à la tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans un conte russe sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)—Les mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.
Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel est envoyé le héros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de même dans le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier, puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois géants.—Dans le second conte du Tyrol allemand, le héros est envoyé contre un ours, puis contre un ogre.—Dans le premier conte du Tyrol italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants; dans le conte allemand de la collection Prœhle, une bande de voleurs.