En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron, que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre à la porte. Le voilà donc parti, armé d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un endroit où étaient amassées des mouches, il jette dessus une pierre plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: «Le héros Nasnaï Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup.» Il continue son chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi, informé de l'arrivée d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprès de lui. Peu de temps après, le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un dragon qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasnaï est pris de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en sûreté. Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir. Le lendemain, en se réveillant, il aperçoit le dragon au pied de l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si épouvanté qu'il en meurt[156]. Nasnaï lui coupe la tête et va la porter au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois narts (sorte de géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le «héros du Daghestan», les trois narts, qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est réfugié comme la première fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les autres[157]. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs dépouilles. Enfin le roi lui dit que le «roi infidèle» lui a déclaré la guerre et qu'il s'avance avec une armée innombrable pour cerner la ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la tête des troupes du roi. A la vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. Il ôte ses bottes, ses armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui a reçu du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï, fait comme lui. Justement il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de Nasnaï et s'enfuit dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court après lui, toute l'armée le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers, les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite. Nasnaï ramasse un grand butin et revient en triomphateur.

La collection mongole du Siddhi-Kür, qui dérive de récits indiens, contient un conte de ce genre (no 19): Un pauvre tisserand d'une ville du nord de l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit à la princesse de l'épouser. Naturellement la princesse se récrie, et comme le roi lui demande quel homme elle veut donc épouser, elle répond: «Un homme qui sache faire des bottes avec de la soie.» On examine les bottes du tisserand, et, à la grande surprise de tout le monde, on en tire de la soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et elle voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle façon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par sa bravoure. L'autre répond: «Par ma bravoure.» Comme justement un prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand. Celui-ci monte à cheval, mais, étant fort mauvais cavalier, il est emporté dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre est déraciné, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'armée ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient épouvantés[158]. Le tisserand est ensuite envoyé contre un grand et terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à côté: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la flèche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les «sept démons des Mongols» avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le tisserand commence par le pain noir. Comme il est à manger, arrivent les démons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain blanc. Aussitôt ils tombent tous morts, car le pain blanc était empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux, et il épouse la princesse.

Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà cité, un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p. 19). Voici le résumé qu'en donne M. Aymonier: «Jadis un homme du nom de Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de tigres. Attaqué par l'un de ces animaux féroces, il se blottit dans le creux d'un arbre, à demi mort de peur, tandis que ses deux femmes, abandonnées à elles-mêmes, parviennent à tuer le tigre. Kong alors sort de sa cachette, et, armé d'un bâton, frappe le cadavre. Aux reproches de ses femmes, il répond avec hauteur que jamais tigre n'a été tué par une femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient sur cet exploit, dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une représentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés, au grand ébahissement de la foule, qui, à partir de ce jour, ne l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renommée se répand jusqu'au roi, qui le nomme général et l'envoie à la guerre. Kong est saisi d'effroi, mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il part enfin, monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises sur le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon les règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi, il commence à trembler de tous ses membres. L'éléphant croit que son conducteur l'excite (les cornacs font marcher les éléphants en les frappant à petits coups plus ou moins précipités derrière l'oreille) et il se lance en avant. A la vue de ce général qui fond droit sur elle, l'armée ennemie est prise de panique et se disperse de tous côtés. Kong le Brave se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes de la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs, puis il lui ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend, suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve où l'attend une foule immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau. Le crocodile surpris fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong, revenu sur l'eau, voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il crie, il appelle; les gens accourent, et bientôt le pays est délivré du monstre. Ce haut fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave, et sa faveur auprès du roi augmente d'autant.»

Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La première vient du Deccan (miss M. Frère, no 16): Un potier, un peu gris, prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus, le bat et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend pour un être terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose faire de résistance. Voilà le potier, preneur de tigres, en grand renom dans toute la contrée. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son armée à conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoyé. Le cheval, agacé de se sentir lié, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une lettre pour demander la paix.

La seconde version, beaucoup plus complète, a été recueillie dans le pays de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (Indian Antiquary, octobre 1882, p. 282;—Steel et Temple, p. 89). Le héros est un tisserand, nommé Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en va tuer un moustique qui s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de son adresse, Fatteh-Khan déclare à ses voisins qu'il entend désormais qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et se met en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans une ville où un éléphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants. Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête; mais à peine voit-il l'éléphant courir sur lui, qu'il jette derrière lui sa navette et sa miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit tisserand, pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain, et, afin de dissimuler le poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant, sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant près d'être atteint, essaie de faire un circuit et se trouve face à face avec l'éléphant; mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et l'éléphant tombe raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette aventure et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un éléphant[159].—Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui promettant, s'il réussit dans cette expédition, la main de sa fille. A la vue du tigre, Fatteh-Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre fait sa sieste. Mais, tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan n'a que le temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce mouvement, son poignard sort de sa gaîne et va tomber juste dans la gueule du tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la présenter au roi; après quoi il épouse la princesse.—En dernier lieu, Fatteh-Khan reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui est venu établir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se glisse à travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui, d'après les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en criant à sa femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis se croient attaqués, se lèvent à moitié endormis, au milieu de la nuit noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste plus. Fatteh-Khan reçoit, en récompense de cette victoire, la moitié du royaume.

IX
L'OISEAU VERT

Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.

Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir. «Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il est dehors, et il se repose pendant le jour.—Peu m'importe,» dit le jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa donc entrer.

Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en entrant.—«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait très bien travailler en tous métiers.—C'est bien,» dit l'ogre.