Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en Asie, mais en Europe.
III
Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent dans l'Inde.
M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques objections à une théorie trop exclusive.
D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction en pehlvi de l'original du Pantchatantra, laquelle, faite par l'ordre du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions, faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le bouddhisme leur avait apportés. Le Siddhi-Kûr, l'Histoire d'Ardji Bordji Khan, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs des récits figurant dans le Pantchatantra. On peut étudier, à ce sujet, les Avâdanas, contes et apologues indiens, que M. Stanislas Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont il a publié la traduction en 1859.
Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit, la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva, de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné sous ce nom: «notre religion»[31].
Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis, ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey relève, par exemple, dans le Pantchatantra, une thèse qu'il considère comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est mise en action dans un conte dont voici l'analyse:
«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire, dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit: «Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé; l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»
Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres bouddhiques, dans la Rasavâhini, collection de légendes en langue pali[33], et dans un livre thibétain, la Karmaçataka, où ce conte est mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].