L'empreinte du bouddhisme se reconnaît encore,—nous continuons à exposer les idées de M. Benfey,—dans cette étrange charité envers les animaux, dont les héros des contes font preuve si souvent[35]. On sait que la charité des bouddhistes doit s'étendre à tout être vivant, et, dans la pratique, comme M. Benfey le fait remarquer, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint l'apogée de l'absurde dans un conte persan du Touti-Nameh, originaire de l'Inde, où le héros, après avoir délivré une grenouille qui vient d'être saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir privé le serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre chair et le lui donne en pâture[36]. Les légendes bouddhiques sont remplies de traits de ce genre. Tantôt le Bouddha abandonne son corps à une tigresse affamée; tantôt il donne un morceau de sa chair à un épervier pour racheter la vie d'une colombe[37].

Ces légendes religieuses du bouddhisme ont, d'après M. Benfey, joué un rôle dans la formation des contes indiens, et notamment donné naissance à plusieurs fables ou contes du Pantchatantra ou d'autres collections. Ainsi un trait de charité et d'immolation de soi-même du Bouddha s'est transformé en une simple fable en passant dans le Pantchatantra. La légende en question est ce qu'on appelle un djâtaka, c'est-à-dire un récit concernant l'une des existences antérieures du Bouddha, où, selon les lois de la métempsycose, il était tantôt homme, tantôt animal. Elle se trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en chinois, sous le titre de Mémoires sur les contrées occidentales, par Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre ère, et que M. Stanislas Julien a fait passer du chinois en notre langue. La voici, d'après la traduction du célèbre sinologue (t. II, p. 61):

A l'est de tel couvent (dans l'Inde), il y a un stoûpa (monument commémoratif), qui a été bâti par le roi Açôka. Jadis le Bouddha y expliqua la loi pendant la nuit, en faveur de la grande assemblée. Au moment où le Bouddha expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui chassait au filet dans la forêt. Ayant passé un jour entier sans rien prendre, il fit cette réflexion: «Si j'ai peu de bonheur, c'est sans doute parce que je fais cet indigne métier[38]

Il alla trouver le Bouddha et dit à haute voix: «Aujourd'hui, ô Joulaï, vous expliquez ici la loi et vous êtes cause que je n'ai pu rien prendre dans mes filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim. Quel moyen employer pour les soulager?—Il faut que vous allumiez du feu,» lui dit Joulaï; «je m'engage à vous donner de quoi manger.»

En ce moment, Joulaï se changea en une grande colombe, qui se jeta dans le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui, de sorte que sa femme et ses enfants trouvèrent là de quoi manger ensemble. Après cet évènement, il se rendit une seconde fois auprès du Bouddha qui, par des moyens habiles, opéra sa conversion. Après avoir entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses fautes et devint un nouvel homme... Voilà pourquoi le couvent que bâtit Açôka fut appelé le Kialan de la Colombe.

Voyons maintenant ce que cette légende religieuse devient dans le Pantchatantra (t. II, p. 24):

«Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage qu'il porte avec lui. Eclate un orage; il se réfugie sous un arbre en s'écriant: «O toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore ton secours.» Or cet arbre était précisément la demeure du mâle de la colombe prisonnière. Fidèle aux devoirs de l'hospitalité, et oubliant son ressentiment, l'oiseau accueille le chasseur et cherche partout pour lui quelque chose à manger. Ne trouvant rien, il se précipite dans le brasier et lui livre son corps en nourriture.»

Il est évident que c'est bien là notre légende, mais purgée par les brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressément bouddhique.

Telle est, en abrégé, la thèse de M. Benfey. Nous devons dire que d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considérable attribuée au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propagation des contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais dans la formation, la création de ces contes. D'après eux,—s'il nous est permis de traduire ainsi leur pensée, qui nous paraît très juste,—les écrivains bouddhistes seraient à comparer à ces prédicateurs du moyen âge qui, pour rendre sensibles et frappantes certaines thèses, empruntaient à la tradition populaire des anecdotes, des apologues, voire même des contes, et les adaptaient à leurs sermons; les bouddhistes, dans leurs livres, où fables et contes se groupent autour de thèses morales, auraient donc fait œuvre non de création, mais d'adaptation. «Le bouddhisme, dit M. Sénart[39], a été en réalité, au point de vue mythique ou légendaire, très peu créateur (Lassen, Alterthumskunde, I, p. 454). La nature populaire de ses origines et de son apostolat a fait, il est vrai, de sa littérature un répertoire capital de fables et de contes; ces légendes et ces contes, il les a recueillis, transmis, il ne les a pas inventés. Ce sont des restes, sauvés par lui, sauf les accommodations inévitables, du développement antérieur, religieux et national, d'où il surgit... Et pourtant, dans la pratique surtout, on n'a pas jusqu'à présent tenu grand compte de cette étroite relation entre ce que j'appellerai le brahmanisme populaire et la légende bouddhique.» M. A. Barth, lui aussi, critique, chez un indianiste anglais, M. Rhys Davids, cette tendance à revendiquer pour le bouddhisme «un peu plus que sa part[40]».

Peu importe, du reste, pour notre thèse, que les contes populaires européens aient ou non un cachet bouddhique; s'ils ont un cachet indien, cela suffit, et il nous semble que cette empreinte des idées indiennes peut facilement se constater.

Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos contes européens portent la trace de modifications ayant pour objet d'adapter à notre civilisation occidentale des contes nés dans un tout autre milieu. Il était impossible, par exemple, de transporter tel quel en Europe un conte où l'on voit les sept femmes d'un roi persécutées par une rivale, une râkshasi (mauvais génie), qui a pris une forme humaine et s'est fait épouser, comme huitième femme, par ce roi[41]. Aussi, dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 80), ressemblant pour le corps du récit aux contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a là de trop étranger à nos mœurs a-t-il été changé. Les sept femmes du roi sont devenues ses sept filles, qui épousent sept princes, fils d'une reine veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-même est veuf. C'est cette reine qui persécute les sept princesses, ses belles-filles; c'est elle qui, comme la râkshasi du conte indien, leur fait arracher les yeux; qui cherche à perdre, en le faisant envoyer dans des expéditions périlleuses, le fils de la plus jeune des sept princesses, etc.[42].—On peut voir encore, dans les remarques de notre no 18, l'Oiseau de Vérité, comment s'est modifiée l'introduction d'un autre conte oriental, où un roi épouse trois sœurs.

Mais la polygamie n'est pas une institution spécialement indienne; elle est commune à tout l'Orient. Tout ce qu'on peut donc affirmer ici, c'est que les contes européens que nous venons de citer sont des contes orientaux, arrangés à la mode occidentale. Nous pouvons, ce nous semble, nous prononcer plus formellement au sujet de certains autres contes, et,—sans attribuer à cette partie de notre démonstration, à ces arguments intrinsèques, une importance aussi grande qu'aux arguments extrinsèques, aux arguments historiques que nous avons exposés plus haut,—nous croyons qu'en étudiant avec quelque attention les collections de contes européens, on y trouvera, en plus d'un endroit, le reflet d'idées non pas seulement orientales, mais indiennes; nous voulons surtout parler des idées se rattachant à la croyance en la métempsycose. Rien, plus que cette croyance, n'était favorable à la formation de fables et de contes. Dans l'Inde, la fable, avec ses animaux parlants qui sont, au fond, des hommes déguisés, était l'expression toute naturelle des idées populaires: la même âme, en effet, dans ses transmigrations, ne se voilait-elle pas tout aussi bien sous une forme animale que sous une forme humaine? Par conséquent, l'animal n'était-il pas, au fond, identique à l'homme, et ne pouvait-il pas être substitué à celui-ci dans les petits drames où l'on voulait mettre en action une vérité morale? La fable, dans l'Inde, était, pour ainsi dire, un produit spontané du pays; ailleurs, ou du moins dans les pays où ne régnait pas la croyance en la métempsycose, elle ne pouvait avoir cette fécondité, cette force d'expansion.