Dans les contes eux-mêmes, c'est-à-dire dans des récits où la préoccupation de la leçon morale n'existe pas, où l'on cherche avant tout à intéresser l'auditeur, cette doctrine de la métempsycose joue, ce nous semble, un rôle qui doit être mis en relief. Nous parlions tout à l'heure de cette singulière charité envers les animaux, que manifestent tant de fois les héros des contes populaires, et dont ils sont ensuite récompensés par leurs obligés. Si ce n'est point là une idée bouddhique d'origine, c'est du moins une idée bien indienne, et elle dérive certainement de la croyance en la métempsycose, qui efface la distinction entre l'homme et l'animal, et qui, dans tout être vivant, voit un frère.

De cette même croyance vient encore, ce nous semble, l'idée que les animaux, ces frères disgraciés, soumis à une dure épreuve, sont meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis que l'homme est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thèse développée dans des récits bouddhiques; nous la retrouvons dans un conte européen bien connu, dans le Chat Botté. Les versions bien conservées de ce conte ont, en effet, une dernière partie qui manque dans Perrault: ainsi, dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, no 6), le renard qui, dans ce conte,—comme dans divers contes européens,—joue le rôle du chat, et qui sert «Boukoutchi-Khan» par reconnaissance, fait le mort pour éprouver son maître; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit, en le voyant étendu raide par terre, qu'il est bien débarrassé; sur quoi le renard ressuscite et fait des reproches à l'ingrat[43].

A la métempsycose se rattache encore le conte dont le prétendu «mythe» de Psyché n'est qu'une version altérée. On peut voir, dans les remarques de notre no 63, le Loup blanc (t. II, pp. 224 et suivantes), que l'idée fondamentale, tout indienne, de ce conte est celle d'un être humain revêtu d'une forme animale, d'une véritable enveloppe, qu'il quitte à certains moments, mais qu'il est obligé de reprendre.

Cette croyance en la métempsycose est bien indienne. Elle n'est pas de ces idées que l'on peut supposer avoir été communes aux diverses tribus âryennes, avant leur séparation. M. Benfey, pour ne citer que lui, a fait remarquer qu'on ne la trouve, en dehors de l'Inde, chez aucun peuple indo-européen, si ce n'est tout au plus chez les Celtes, et encore n'y a-t-il là que de faibles traces, à une époque tardive[44]. Les Perses eux-mêmes, qui, de tous les Aryas, sont restés le plus longtemps unis aux Indiens, n'ont pas cette croyance. Il y a plus: dans l'Inde même, l'idée de la métempsycose n'apparaît aucunement dans les monuments les plus anciens de la littérature. Ce fait est d'autant plus frappant que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le bouddhisme, elle règne d'une manière incontestable chez les Indiens. Entre autres hypothèses, M. Benfey s'est demandé si elle ne serait pas venue dans l'Inde du dehors et spécialement de l'Egypte. «Il y a eu, à une époque très reculée, dit-il[45], des relations entre l'Inde et l'Occident: nous le savons avec certitude par les expéditions envoyées à Ophir par le roi Salomon. Assurément ces expéditions ne sont pas les plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phéniciens ont certainement été les intermédiaires du commerce entre l'Inde et l'Occident, et, de même que très vraisemblablement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde, ils peuvent fort bien,—eux et peut-être les Egyptiens eux-mêmes,—y avoir apporté et à leur tour en avoir emporté bien d'autres éléments de civilisation.»

Ces réflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumière sur une question d'un grand intérêt? Nous voulons parler des ressemblances singulières qu'un conte égyptien, vieux de plus de trois mille ans, le «roman» ou le «conte» des Deux Frères, traduit pour la première fois en 1852 par M. de Rouge, présente avec plusieurs contes actuels d'Europe et d'Asie, se rattachant, comme les autres, à l'Inde[46].

Ce conte des Deux Frères est-il originaire de l'Egypte elle-même, ou vient-il de l'Inde? S'il est né en Egypte, il s'ensuivrait que dans les contes indiens se seraient introduits tout au moins un certain nombre d'éléments égyptiens, ce qui nous ouvrirait des horizons tout à fait nouveaux. Dans cette hypothèse, en effet, ce vaste réservoir indien, d'où nous voyons les contes et les fabliaux découler dans toutes les directions, n'aurait pas été alimenté exclusivement par des sources locales; il aurait reçu l'affluent de canaux restés inconnus jusqu'à ces derniers temps.—Si, au contraire, ce conte des Deux Frères est né dans l'Inde, les conséquences sont aussi, ce nous semble, très importantes. Il en résulterait que ce conte des Deux Frères ou ses thèmes principaux existaient dans l'Inde avant l'époque où le scribe Ennana, contemporain de Moïse, en écrivait ou plutôt en transcrivait une forme égyptianisée, plus ancienne peut-être de beaucoup. Nous voici donc reportés, dans l'Inde, à une époque antérieure au XIVe siècle avant notre ère. Mais quelles étaient à ce moment les populations indiennes auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thèmes dont est formé le conte des Deux Frères? Il nous semble difficile d'admettre que ce soient les Aryas, c'est-à-dire la race qui a joué dans les temps historiques le rôle prépondérant dans l'Inde et qui a créé la littérature sanscrite. Avant le XIVe siècle, les conquérants Aryas étaient-ils établis dans l'Inde, ou, du moins, l'occupaient-ils tout entière? Cela n'est pas prouvé. En outre,—ce qui est un point capital,—l'idée de la métempsycose, si l'on en juge par leurs vieux monuments littéraires, ne devait pas encore s'être implantée chez eux; or, le conte des Deux Frères est construit en grande partie sur cette idée de la métempsycose. Si donc les Egyptiens, à cette époque reculée, ont emprunté à l'Inde des thèmes de contes (chose qui, après tout, n'a rien d'invraisemblable), ils ne peuvent guère les avoir empruntés qu'aux populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations très avancées en civilisation, paraît-il, et probablement de race kouschite, c'est-à-dire se rattachant, comme les Egyptiens, à la grande famille des Chamites[47]. Mais alors ce serait de ces populations primitives que les Aryas conquérants de l'Inde auraient reçu plus tard, eux aussi, ces thèmes de contes, et peut-être bien d'autres, et peut-être aussi l'idée même de la métempsycose, étrangère à la race âryenne, et germe d'une foule de contes. Il nous semble, du reste, que ce n'est guère par l'intermédiaire de navigateurs, de trafiquants, égyptiens ou autres, qu'une croyance comme la croyance en la métempsycose a pu s'implanter chez ces Aryas.

Autant de questions pour la solution desquelles les données certaines nous font défaut. Bornons-nous à signaler l'intérêt du problème.

IV

Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de tel conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe, leur rayonnement autour de l'Inde, est un fait historiquement démontré.

On a parlé, pour combattre cette thèse, de difficultés considérables qu'aurait forcément rencontrées cette importation d'une masse de contes orientaux en Europe. «Pour que les habitants des campagnes, a-t-on dit[48], soient imprégnés de certaines traditions, superstitions ou croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations, ou l'expansion d'une doctrine religieuse.» Nous avons répondu, il y a déjà quelques années, à cette objection[49]. Il nous est impossible de voir quelle «difficulté» les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à «se faire adopter par masses populaires et rurales.» Il existe, sous ce rapport, une grande différence entre les «superstitions» et les contes. Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne «imprégné», si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, «un long temps, un contact prolongé, une propagande opiniâtre.» Mais les contes, est-il besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte indien,—conte merveilleux ou fabliau,—s'est trouvé du goût d'un marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce marchand, ce voyageur, l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui pour le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manière que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-même nous avons recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient été apportés dans le village, peu d'années auparavant, par un soldat qui les avait entendu raconter au régiment. Voici encore un autre exemple. Un professeur à l'université d'Helsingfors, en Finlande, M. Lœnnrot, demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé plusieurs années au service tantôt de pêcheurs russes, tantôt de pêcheurs norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempête empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter des contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'était trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empêché de saisir le sens général de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand ensuite, revenu au pays, il racontait ces mêmes contes dans les longues soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].