Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: «Mon fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.—Non, mon père,» répondit le prince. Dès que son père eut le dos tourné, il courut droit à la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt; aussitôt son doigt fut tout doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.

Le soir même, le roi revint. «Eh bien! mon fils, avez-vous été dans la chambre?—Non, mon père.—Qu'avez-vous donc au doigt?—Rien, mon père.—Mon fils, vous avez quelque chose.—C'est que je me suis coupé le doigt en taillant la soupe à nos domestiques.—Montrez-moi votre doigt.» Il fallut bien obéir. «A qui me fierai-je,» dit le roi, «si je ne puis me fier à mon fils?» Puis il lui dit: «Je vais repartir en voyage pour quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.—Non, mon père; soyez tranquille.»

A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine d'or; il y plongea ses habits et sa tête; aussitôt ses habits furent tout dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où il y avait deux chevaux, Moreau et Bayard. «Moreau,» dit le prince, «combien fais-tu de lieues d'un pas?—Dix-huit.—Et toi, Bayard?—Moi, je n'en fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de me prendre.» Le prince monta sur Bayard et partit en toute hâte.

Le soir même, le roi revint au château. Ne voyant pas son fils, il courut à l'écurie. «Où est Bayard?» dit-il à Moreau.—«Il est parti avec votre fils.» Le roi prit Moreau et se mit à la poursuite du prince.

Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: «Ah! prince, nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une éponge; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où tomba l'éponge, il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la forêt avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une étrille; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta l'étrille, et aussitôt il se trouva une grande rivière entre eux et le roi. Le roi passa la rivière avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta la pierre, et il se dressa derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent à moitié de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.

Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de quitter son maître et retournait au pays. «Mon ami,» lui dit-il, «veux-tu échanger tes habits contre les miens?—Oh!» répondit le jeune garçon, «vous voulez vous moquer de moi.» Il lui donna pourtant ses habits; le prince les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi équipé, il se rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait besoin d'un marmiton: on lui répondit que oui. Comme il gardait toujours la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le monde au château le nommait le Petit Teigneux.

Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file se présenter devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs pommes d'or, l'une à un bossu, l'autre à un tortu. Le Petit Teigneux s'était glissé au milieu des seigneurs; ce fut à lui que la plus jeune des princesses jeta sa pomme: elle l'avait vu démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles: «Un tortu, un bossu, un teigneux,» s'écria-t-il, «voilà de beaux gendres!»

Quelque temps après, il tomba malade. Pour le guérir, il fallait trois pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en route pour les aller chercher. Le prince dit à sa femme: «Va demander à ton père si je puis aussi me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.—Bonjour, madame la Teigneuse.—Le Teigneux demande s'il peut se mettre en campagne.—A son aise. Qu'il prenne le cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»