Le lendemain, on publia à son de caisse par tout le village que ceux qui voudraient s'enrôler auraient bonne récompense. Le jeune homme dit alors à ses parents: «J'ai envie de m'enrôler.—Mon fils,» répondit le père, «nous sommes assez riches pour te nourrir; tu n'as pas besoin de cela.—Mon père,» dit le jeune homme, «je vois bien que je ne vous causerai que du désagrément; il vaut mieux que je quitte la maison.» Il partit donc et se rendit au régiment.
Un jour, le colonel lui donna, à lui et à deux autres soldats, un bon pour aller chercher de la viande: ils devaient en rapporter quinze livres chacun. Ils allèrent chez le boucher, qui leur livra la viande. «Comment!» dit le jeune garçon, «voilà tout ce qu'on nous donne! mais je mangerais bien cela à moi tout seul. Allons, tuez-nous trois bœufs.—Mon ami,» répondit le boucher, «pour cela il faut de l'argent.» Le jeune homme mit alors la main dans la poche de la culotte noire, et, comme il ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent à pleines poignées. Le boucher ramassa l'argent et tua trois bœufs. «Maintenant,» dit le jeune garçon à ses camarades, «nous allons en rapporter chacun un.» En l'entendant parler ainsi, les deux soldats se regardèrent. «Si cela vous gêne,» dit-il, «je n'ai pas besoin de vous.» Il demanda une corde au boucher, attacha les trois bœufs ensemble et les chargea sur ses épaules. Dans les rues, chacun s'arrêtait pour le voir passer et restait ébahi. Le colonel, lui aussi, ne put en croire ses yeux. Le lendemain, il l'envoya au vin; le jeune homme en apporta trois tonneaux attachés sur son dos avec une corde.
Tout cela ne plaisait guère au colonel; il aurait bien voulu se débarrasser d'un pareil soldat. Pour le dégoûter du service, il l'envoya au milieu des champs garder une pièce de canon que trente chevaux n'auraient pu traîner, et lui ordonna de rester en faction pendant toute la nuit. Le jeune homme, trouvant le temps long, se coucha par terre et s'endormit. Au bout d'une heure, s'étant réveillé, il prit la pièce de canon et la porta dans la cour du colonel; quand il la posa par terre, le pavé fut enfoncé. Puis il se mit à crier: «Mon colonel, voici votre pièce de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la prenne.»
Le jeune homme s'était engagé pour huit ans; comme il était novice en toutes choses, il croyait n'être engagé que pour huit jours. Au bout des huit jours, il se rendit près du colonel et lui demanda si son temps était fini. «Oui, mon ami,» dit le colonel, «votre temps est fini.»
Il quitta donc le régiment et alla se présenter chez un laboureur. La femme seule était à la maison; il lui demanda si l'on avait besoin d'un domestique. «Mon mari,» dit-elle, «est justement sorti pour en chercher un; attendez qu'il rentre.» Le laboureur revint quelque temps après sans avoir trouvé de domestique, et le jeune homme s'offrit à le servir: il ne demandait pas d'argent, mais seulement sa charge de blé à la fin de l'année. Le laboureur et sa femme se consultèrent. «Sans doute,» se dirent-ils, «le garçon est gros et grand, mais avec quinze boisseaux il en aura sa charge.» Le marché conclu, le laboureur lui montra ses champs et lui dit d'aller labourer. La charrue était attelée de deux méchants petits chevaux: le jeune homme, craignant de les couper en deux au moindre coup de fouet, déposa son habit par terre, coucha les deux chevaux dessus et se mit à labourer tout seul. La femme du laboureur l'aperçut de sa fenêtre. «Regarde donc,» dit-elle à son mari, «le nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne pourrons le payer; tout notre blé y passera. Comment faire pour nous en débarrasser?» Quand le garçon eut fini son labourage, il revint à la maison avec un cheval dans chaque poche. Le laboureur et sa femme lui firent belle mine. «Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?» lui dirent-ils.—«J'ai voulu finir mon ouvrage,» répondit le garçon; «tous vos champs sont labourés.—Oh! bien,» dit le laboureur, «vous vous reposerez le reste de la journée.» Le jeune homme se mit à table; il aurait bien mangé tout ce qui était servi, mais il lui fallut rester sur sa faim.
Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya moudre dans certain moulin d'où jamais personne n'était revenu. Le garçon partit en sifflant. Etant entré dans le moulin, il vit douze diables, qui s'enfuirent à son approche. «Bon!» dit-il, «voilà que je vais être obligé de moudre tout seul.» Il appela les diables, mais plus il les appelait, plus vite ils s'enfuyaient. Il se mit donc à moudre son grain, et, quand il eut fini, il renvoya à la maison un cheval qu'il avait emmené avec lui. En voyant le cheval revenir seul, la femme du laboureur eut un moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparaîtrait plus. Mais bientôt il revint, amenant avec lui le moulin et le ruisseau jusqu'auprès de la maison de son maître. «Maintenant,» dit-il, «ce sera plus commode; je n'aurai plus besoin d'aller si loin pour moudre.—Mon Dieu!» disaient le laboureur et sa femme, «que vous êtes fort!» Ils faisaient semblant d'être contents, mais au fond ils ne l'étaient guère.
Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme: «J'ai besoin de pierres; va m'en chercher dans la carrière là-bas.» Le garçon prit des pinces et des outils à tailler la pierre, et descendit dans la carrière, qui avait bien cent pieds de profondeur: personne n'osait s'y aventurer à cause des blocs de pierre qui se détachaient à chaque instant. Il se mit à tirer d'énormes quartiers de roche, qu'il lançait ensuite par dessus sa tête, et qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les toits. Le laboureur accourut bientôt en criant: «Assez! assez! prends donc garde! tu écrases les maisons avec les pierres que tu jettes.—Bah!» dit le garçon, «avec ces petits cailloux?»
Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre à un sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit d'attendre la réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaîner le jeune homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire, croyant que telle était la coutume, et que c'était en cet endroit qu'on attendait les réponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il brisa ses chaînes en étendant les bras et les jambes, et donna dans la porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver le geôlier. «Eh bien!» lui dit-il, «la réponse?—C'est juste,» répondit le geôlier, «je l'avais oubliée. Attendez un moment.» Il écrivit à son frère de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour lui, il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le geôlier, et la déposa près de la maison du laboureur. «A présent,» dit-il à son maître, «il vous sera bien facile de voir votre frère. Mais,» ajouta-t-il, «est-ce que mon année n'est pas finie?—Justement, elle vient de finir,» répondit le laboureur.—«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» A ces mots, les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. «Jamais,» disaient-ils, «nous ne pourrons trouver assez de grain, quand même nous prendrions tout ce qu'il y en a dans le village.» Le jeune garçon feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même il leur donna de l'argent qu'il tira de la culotte noire.
En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait une culotte dont les poches étaient toujours remplies d'argent, lui coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.—Je l'ai encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.