Le diable avait des filatures. Il dit un jour à son fils: «Je vais sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu auras soin de les faire bien travailler.—Oui, mon père.» Tout en surveillant les fileuses, le jeune garçon voulut se faire la barbe. Tandis qu'il y était occupé, il aperçut dans son miroir une des femmes qui lui faisait des grimaces par derrière. Il lui allongea une taloche: les vingt-cinq femmes qui filaient furent tuées du coup.
Bientôt le diable rentra chez lui. «Où sont les femmes?» demanda-t-il, «ont-elles bien travaillé?—Elles sont toutes couchées; allez-y voir.» Le diable voulut les réveiller; voyant qu'elles étaient mortes, il fit des reproches à son fils. «Une autre fois,» lui dit-il, «ne t'avise pas de recommencer.—Non, mon père, je ne le ferai plus.»
Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer celles qui avaient été tuées, puis il dit à son fils: «Je vais sortir; veille à ce que les fileuses ne perdent pas leur temps.—Oui, mon père.» Pendant l'absence du diable, le jeune garçon eut encore à se plaindre d'une des fileuses; il lui donna un soufflet, et les vingt-cinq femmes tombèrent mortes.
Etant allé ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame blanche qui l'appela et lui dit: «Mon ami, tu es dans une mauvaise maison.—Quoi?» s'écria le jeune garçon, «la maison de mon père est une mauvaise maison!—Tu n'es pas chez ton père,» dit la dame blanche, «tu es chez le diable. Ton père est un homme riche qui demeure loin d'ici. Un jour qu'il allait à la foire, le diable se trouva sur son chemin et lui dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton père lui ayant répondu qu'il n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit: «Si vous aviez des enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien! dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez deux enfants si vous consentez à m'en donner un.» Ton père y consentit, et c'est toi que le diable est venu prendre. Maintenant, mon ami, tâche de sortir d'ici le plus tôt que tu pourras. Mais d'abord va voir sous l'oreiller du diable: tu y trouveras une vieille culotte noire; emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il y en aura.» Le jeune garçon dit à la dame qu'il suivrait son conseil et rentra au logis.
Le diable, à son retour, fut bien en colère en voyant encore toutes les femmes tuées. «La première fois qu'il t'arrivera d'en faire autant,» dit-il au jeune homme, «je te mettrai à la porte.» L'autre ne demandait que cela; aussi, quand le diable l'eut chargé de nouveau de surveiller ses fileuses, il les tua toutes d'un revers de main. Cette fois, le diable le chassa.
Le jeune garçon, qui n'avait pas oublié la culotte noire, se rendit tout droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut pas; bientôt pourtant, comme il ressemblait un peu à son frère, on voulut bien le recevoir comme enfant de la maison; mais son père n'était nullement satisfait de voir chez lui un pareil gaillard.
Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils allaient eux-mêmes à la charrue; son frère l'emmena donc un jour avec lui aux champs. Comme ils étaient à labourer, un des chevaux fit un écart. «Donne un coup de fouet à ce cheval,» cria le frère. Le jeune gars donna un tel coup de fouet que le cheval se trouva coupé en deux. Le frère courut à la maison raconter l'aventure à son père. «Que veux-tu?» dit celui-ci, «laisse-le tranquille: il serait capable de nous tuer tous.» Bientôt le jeune garçon revenait avec la charrue sur ses épaules et une moitié de cheval dans chaque poche; il avait labouré tout le champ avec le manche de son fouet. «Mon père,» dit-il, «j'ai coupé le cheval en deux d'un coup de fouet.—Cela n'est rien, mon fils; nous en achèterons un autre.»
Quelque temps après, c'était la fête au village voisin; le frère du jeune garçon lui demanda s'il voulait y aller avec lui; il y consentit. Son frère marchait devant avec sa prétendue; l'autre les suivait. Ils arrivèrent à l'endroit où l'on dansait. Pendant que le jeune homme regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa de lui donner un croc en jambe par plaisanterie. «Prends garde,» lui dit le frère du jeune homme, «tu ne sais pas qu'il pourrait te tuer d'une chiquenaude.—Je me moque bien de ton frère et de toi,» dit l'autre, et il recommença la plaisanterie. Le jeune garçon dit alors à son frère et à la jeune fille de se mettre à l'écart auprès des joueurs de violon, puis il donna au plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombèrent roides morts. Son frère s'enfuit, laissant là sa prétendue. Le jeune garçon la reconduisit chez ses parents; arrivé à la porte, il lui dit: «C'est ici que vous demeurez?—Oui,» répondit la jeune fille.—«Eh bien! rentrez.» Il la quitta et s'en retourna chez lui.
Son frère avait déjà raconté au logis ce qui s'était passé. «Les gendarmes vont venir,» disait-il; «notre famille va être déshonorée.» Le jeune homme, étant rentré à la maison, barricada toutes les portes et dit à ses parents: «Si les gendarmes viennent me chercher, vous direz que je n'y suis pas.» En effet, vers une heure du matin, arrivèrent vingt-cinq gendarmes; on leur ouvrit la porte de la grange et ils y entrèrent tous. En les voyant, le jeune garçon prit une fourche et en porta un coup à celui qui marchait en tête: vingt-quatre gendarmes tombèrent sur le carreau. Le vingt-cinquième se sauva et courut avertir la justice. Cependant l'affaire en resta là.