Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien obligé de donner les deux cents francs.

REMARQUES

Ce conte se rapproche beaucoup du conte tyrolien la Gageure (Zingerle, II, p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une chèvre, la chèvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule qu'on lui donne comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre conte, la femme de Jean se montre enchantée de tout ce qu'a fait son mari, et Jean gagne les cent florins de la gageure.—En Norwège, on raconte aussi la même histoire (Asbjœrnsen, I, no 18): Gudbrand troque sa vache contre un cheval, le cheval contre un cochon gras, le cochon contre une chèvre, la chèvre contre une oie, l'oie contre un coq, et en dernier lieu, comme il a faim, le coq contre une petite pièce de monnaie, le tout à la grande satisfaction de sa femme, et le voisin perd, là aussi, le pari.

Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour six cents francs. Avec l'argent, il achète une vache; il échange la vache contre un cheval et le cheval contre une chèvre; puis il se débarrasse de la chèvre pour vingt francs, achète pour le prix une poule et ses poussins, et les échange contre un sac de pommes de terre qu'il finit par trouver trop lourd et par jeter à la rivière. Sa femme est fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni voisin, ni gageure).

Dans un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 176), le dénouement est tout différent. Après avoir troqué de l'or contre un cheval, le cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la brebis contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie, l'oie contre un canard, et enfin le canard contre un bâton avec lequel il voit des enfants jouer, le paysan rentre chez lui, où sa femme lui prend le bâton des mains et lui en donne dru et ferme sur les épaules.—Même fin dans un conte anglais (Halliwell, p. 26): «M. Vinaigre», qui se trouve en possession de quarante guinées, les emploie à acheter une vache à la foire. En revenant, il rencontre un joueur de cornemuse; pensant que c'est un excellent métier, il échange sa vache contre la cornemuse. Son essai d'en jouer ne réussit pas; il a grand froid aux doigts: il échange la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il troque eux-mêmes ensuite, étant fatigué, contre un gros bâton. Il entend un perroquet perché sur un arbre qui se moque de lui et de ses échanges. De fureur, il lui lance le bâton, qui reste dans les branches de l'arbre. Quand il rentre chez lui, il est battu par sa femme.

Rappelons enfin le conte allemand no 83 de la collection Grimm: Jean s'en retourne dans son village après avoir reçu de son maître, pour sept années de fidèle service, un morceau d'or gros comme sa tête. Fatigué de porter cette charge, il est enchanté de la troquer contre un cheval. Le cheval le jette par terre; Jean se trouve très heureux de le troquer contre une vache, la vache contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie et l'oie contre une vieille meule à aiguiser, avec laquelle un rémouleur lui a dit qu'il fera fortune. Jean, ayant soif, veut boire à une fontaine; en se baissant il heurte sa meule, qui tombe au fond de l'eau. Ainsi débarrassé de tout fardeau, Jean continue joyeusement sa route pour aller retrouver sa mère.

Dans la Semaine des Familles (année 1867, p. 72), M. André Le Pas a publié un conte belge du même genre, fortement moralisé: Le pauvre Jean a reçu de saint Pierre une robe d'or; il se laisse entraîner par le diable, qui se présente à lui successivement sous la forme de divers personnages, à une suite d'échanges qui finalement ne lui laissent entre les mains qu'un caillou. Mais, en récompense d'un bon mouvement qui l'a empêché de jeter le caillou à la tête de méchantes gens, un ange lui rend la robe d'or.

XIV
LE FILS DU DIABLE

Un jour, un homme riche s'en allait à la foire. Il rencontra sur son chemin un beau monsieur, qui n'était autre que le diable. «Vous devez avoir du chagrin?» lui dit le diable.—«Pourquoi?» répondit l'homme, «n'ai-je pas tout ce qu'il me faut?—Sans doute; mais si vous aviez des enfants, vous seriez bien plus heureux.—C'est vrai,» dit l'homme.—«Eh bien!» reprit le diable, «dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.—Je le promets,» dit l'homme.

Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de deux garçons. Bientôt après, le diable vint en prendre un, qu'il emmena chez lui et qu'il éleva comme son fils. Le petit garçon devint grand et fort: à treize ans, il avait de la barbe comme un sapeur.