Ce même épisode existe, en Afrique, dans un conte cafre et dans un conte malgache.—Dans le conte cafre (G. Mc. Call Theal, Kaffir Folklore, Londres, 1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme qu'elle aime, est poursuivie par son père. Elle jette l'un après l'autre derrière elle divers objets qu'elle a emportés: un œuf, une outre pleine de lait, un pot et une pierre, et il se produit successivement un grand brouillard, une grande eau, de profondes ténèbres et une montagne escarpée.—Dans le conte de l'île de Madagascar (Folklore Journal, 1883, I, p. 234), une jeune fille, en s'enfuyant de chez un monstre qui doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris, un balai, un œuf, un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrière elle, elle oppose à la poursuite du monstre un épais fourré, un grand étang, une forêt et une montagne escarpée.
Un passage analogue se trouve, paraît-il, dans un conte indien du Brésil; ce qui n'a rien d'étonnant, les Portugais ayant apporté au Brésil nos contes européens, ainsi que le montre la collection Roméro, déjà citée. Ce conte des sauvages brésiliens, l'Ogresse, est, nous dit-on (Mélusine, II, col. 408), «le conte de l'homme poursuivi par la sorcière dont il a enlevé la fille, et qui assure sa fuite en métamorphosant divers objets derrière lui.»
Enfin, on a recueilli, dans l'archipel polynésien de Samoa, «le conte dans lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrière lui un peigne qui se change en un bois, etc.» (Mélusine, II, col. 214).
XIII
LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE
Il était une fois un homme et sa femme, Jean-Baptiste et Marguerite. «Jean-Baptiste,» dit un jour Marguerite, «pourquoi ne faites-vous pas comme notre voisin? il troque sans cesse et gagne ainsi beaucoup d'argent.—Mais,» dit Jean-Baptiste, «si je venais à perdre, vous me chercheriez querelle.—Non, non,» répondit Marguerite, «on sait bien qu'on ne peut pas toujours gagner. Nous avons une vache, vous n'avez qu'à l'aller vendre.»
Voilà Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il rencontra un homme qui conduisait une bique. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre ma vache pour avoir une bique.—Ne va pas si loin, en voici une.» Jean-Baptiste troqua sa vache contre la bique et continua son chemin.
A quelque distance de là, il rencontra un autre homme qui avait une oie dans sa hotte. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre ma bique pour avoir une oie.—Ne va pas si loin, en voici une.» Ils échangèrent leurs bêtes, puis Jean-Baptiste se remit en route.
Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?—Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.—Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, en voici un.» Jean-Baptiste donna son oie et prit le coq.
En entrant dans la ville, il vit une femme qui ramassait du crottin dans la rue. «Ma bonne femme,» lui dit-il, «gagnez-vous beaucoup à ce métier-là?—Mais oui, assez,» dit-elle.—«Voudrez-vous me céder un crottin en échange de mon coq?—Volontiers,» dit la femme. Jean-Baptiste lui donna son coq, emporta son crottin et alla sur le champ de foire; il y trouva son voisin. «Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires?—Oh! je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai changé ma vache contre une bique.—Que tu es nigaud! mais que va dire Marguerite?—Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas tout: j'ai changé ma bique contre une oie.—Oh! que dira Marguerite?—Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout: j'ai changé mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donné pour un crottin.—Le sot marché que tu as fait là! Marguerite va te quereller.—Marguerite ne dira rien.—Parions deux cents francs: si elle te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est moi qui te les paierai.» Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent ensemble le chemin de leur village.
«Eh bien! Jean-Baptiste,» dit Marguerite, «avez-vous fait affaire?—Je n'ai pas fait grand'chose: j'ai changé ma vache contre une bique.—Tant mieux. Nous n'avions pas assez de fourrage pour nourrir une vache; nous en aurons assez pour une bique, et nous aurons toujours du lait.—Ce n'est pas tout. J'ai changé ma bique contre une oie.—Tant mieux encore; nous aurons de la plume pour faire un lit.—Ce n'est pas tout. J'ai changé l'oie contre un coq.—C'est fort bien fait; nous aurons toujours de la plume.—Mais ce n'est pas encore tout. J'ai changé le coq contre un crottin.—Voilà qui est au mieux. Nous mettrons le crottin au plus bel endroit de notre jardin, et il y poussera de quoi faire un beau bouquet.»