On remarquera que le moyen employé par la princesse pour retrouver le bel inconnu est celui que prend le roi, dans notre conte, pour retrouver le vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties principales de notre conte (le déguisement du prince et le choix que la princesse fait de lui, malgré son apparence méprisable) et l'un de ses épisodes les plus caractéristiques (l'épisode des beaux-frères) dans un autre conte indien du Bengale (miss Stokes, no 20), où tout est encadré dans le thème de notre no 17, l'Oiseau de vérité: Il était une fois une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai, j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui disent de faire disparaître le nouveau-né; elles annoncent à la fille du jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais.—La sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un trou, au milieu de la forêt. Le chien du roi l'a suivie; il ouvre la boîte et il est charmé de la beauté de l'enfant. Pour le cacher, il l'avale; au bout de six mois, il le rend à la lumière pour quelques instants, ce qu'il fait encore au bout de six autres mois. Cette fois, un serviteur du palais l'a vu, et il va tout raconter aux quatre femmes du roi, qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tué. Le chien, ayant entendu donner l'ordre, confie l'enfant à la vache du roi, qui, elle aussi, l'avale. La même histoire se reproduit avec la vache, puis enfin avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donné de tuer ce cheval, nommé Katar, il dit à l'enfant de le seller et de le brider et de prendre dans une petite chambre auprès de l'écurie des vêtements de prince qu'il endossera, et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au même endroit. Puis Katar s'échappe, avec le prince sur son dos. Il s'arrête dans le pays d'un autre roi, dans une forêt; il dit au prince de lui tordre l'oreille droite, et il devient un âne; il dit au prince de se tordre à lui-même l'oreille gauche, et le prince devient un pauvre homme, fort laid et à l'air vulgaire. Il devra chercher un maître à servir; s'il a besoin du cheval, il le trouvera dans la forêt.—Le prince entre au service d'un marchand, voisin du roi (dans une variante, au service du roi lui-même). La septième fille du roi, qui l'a entendu plusieurs fois chanter délicieusement pendant la nuit, dit à son père qu'elle désirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari elle-même[193]. Le roi invite tous les rois et les princes des environs à se rassembler dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du jardin, et, dès qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosité à la fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or[194]. Tout le monde s'étonne, et l'on arrache le collier au pauvre garçon; mais, une seconde fois, la princesse le lui jette autour du cou, et elle déclare que c'est lui qu'elle veut épouser. Le roi y consent.—Les six sœurs de la princesse étaient mariées à de riches princes qui tous les jours allaient à la chasse. La jeune princesse dit à son mari d'y aller aussi. Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle; il lui tord l'oreille droite, et Katar redevient un superbe cheval; il se tord à lui-même l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune au front et une étoile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend son sabre et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier et s'arrête sous un arbre pour se reposer et manger. Ses six beaux-frères, ce jour-là, n'ont rien tué, et ils ont grand'soif et grand'faim. Ils arrivent auprès du jeune prince, qu'ils ne reconnaissent pas, et, pour avoir à boire et à manger, ils consentent à se laisser marquer par lui sur le dos d'une pièce de monnaie rougie au feu[195]. Puis le prince se rend au palais dans son splendide équipage, et se fait reconnaître de la princesse et du roi. Quelque temps après, il dit au roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en même temps il montre ses beaux-frères. «Faites-leur ôter leurs habits,» dit-il, «et vous verrez sur leur dos la marque des voleurs.» On leur enlève leurs habits, et l'on voit en effet sur leur dos la marque de la pièce de monnaie rougie au feu. Les six princes sont ainsi punis du mépris qu'ils avaient témoigné à leur beau-frère.—Bientôt, sur le conseil de son cheval, le prince se met en route avec une nombreuse suite vers le pays de son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le prince, ne voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar raconte toute l'histoire.

Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction, au thème de notre no 17, l'Oiseau de Vérité.

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L'épisode de la poursuite et des objets jetés se retrouve dans divers pays d'Orient.

Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 383): Poursuivie par une méchante vieille, une jeune femme jette derrière elle d'abord un peigne, qui devient une épaisse forêt, puis un miroir, qui devient un grand lac.—Dans un conte samoyède (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1862, p. 1228), une pierre à aiguiser, jetée par une jeune fille poursuivie, devient une rivière; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt.

Dans l'extrême Orient, nous pouvons rapprocher de ce même épisode le passage suivant d'un livre siamois (Asiatic Researches, t. XX, Calcutta, 1836, p. 347): Un jeune homme, nommé Rot, s'enfuit du palais d'une yak (sorte d'ogresse), en emportant divers ingrédients magiques. Poursuivi par la yak, et au moment d'être atteint, il jette derrière lui un de ces ingrédients: aussitôt se dressent d'innombrables bâtons pointus qui arrêtent la poursuite de la yak. Celle-ci les fait disparaître par la vertu d'une autre substance magique, et déjà elle est tout près du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel ingrédient, met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait également disparaître. Alors Rot fait s'étendre derrière lui une grande mer, et la yak, qui se trouve au bout de son grimoire, est obligée de battre en retraite.

C'est de l'Inde que les Siamois, comme les Cambodgiens, ont reçu leur littérature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thème de la poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des contes populaires indiens actuels, l'un du Deccan, l'autre du Bengale, et dans un des récits de la grande collection formée par Somadeva de Cachemire au XIIe siècle de notre ère, la Kathâ-Sarit-Sâgara (l'«Océan des Histoires»).

Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frere, pp. 62, 63), un jeune homme, poursuivi par une raksha (sorte de mauvais génie, de démon), à qui il a dérobé divers objets magiques, met successivement entre elle et lui, par la vertu de ces objets, une grande rivière, puis une haute montagne, et enfin un grand feu qui consume la forêt à travers laquelle elle passe et la fait périr.

Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo (Progressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dzo or Kuki Language, with vocabularies and popular tales, by Capt. T. H. Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Un jeune homme est parvenu, par certains maléfices, à se faire donner pour femme une jeune fille nommée Kungori. A peine l'a-t-il épousée qu'il se change en tigre et l'emporte. Le père de la jeune fille la promet à celui qui la ramènera. Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils arrivent chez l'homme-tigre. «Kungori, où est votre mari?—Il est à la chasse et va revenir dans un instant.» Les deux jeunes gens se cachent. Arrive l'homme-tigre. «Je sens une odeur d'homme.—Ce doit être moi que vous sentez,» dit Kungori. Le lendemain, il retourne à la chasse. Une veuve vient dire aux deux jeunes gens: «Si vous êtes pour vous enfuir avec Kungori, prenez avec vous de la semence (sic) de feu, de la semence d'épines et de la semence d'eau.» Ils suivent ce conseil et s'enfuient, emmenant Kungori. L'homme-tigre étant rentré chez lui et trouvant la maison vide, se met à leur poursuite. Un petit oiseau dit à Hrangchal: «Courez! courez! le mari de Kungori va vous attraper!» Alors ils répandent la semence de feu, et les taillis et les broussailles se mettent à brûler furieusement, de sorte que l'homme-tigre ne peut avancer plus loin. Quand l'incendie s'apaise, l'homme-tigre reprend sa poursuite. Le petit oiseau dit à Hrangchal: «Il va vous attraper!» Alors ils répandent la semence d'eau, et une grande rivière se trouve entre eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est écoulée, il se remet à courir. «Il arrive!» dit le petit oiseau. Ils répandent la semence d'épines, et il s'élève un fourré rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y frayer un passage; mais Hpohtir le tue d'un coup de son dao (sorte de couteau).—La suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec nos nos 1, Jean de l'Ours, et 52, La Canne de cinq cents livres. Nous en avons donné le résumé dans les remarques de notre no 1 (p. 21).

Dans le conte sanscrit de Somadeva (voir l'analyse du 7e livre dans les comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 203 seq.),—conte qui ressemble beaucoup à notre no 32, Chatte Blanche,—le héros, Çringabhuya, pour échapper à la poursuite d'un râkshasa, jette successivement derrière lui divers objets que lui a donnés sa fiancée, fille d'un autre râkshasa: de la terre, de l'eau, des épines et du feu, et il se trouve, entre lui et le râkshasa, d'abord une montagne, puis un large fleuve, puis une forêt qui enfin prend feu, et le râkshasa renonce à le poursuivre.