En Orient, les rapprochements à faire sont très nombreux.
Nous avons d'abord à citer un épisode d'un poème des Kirghiz de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 261): Kosy Kœrpœsch, parti à la recherche de Bajan, sa fiancée, arrive auprès d'une «fontaine d'or»; il y trempe sa chevelure, qui devient toute dorée. Une vieille femme, qui lui apprend où est Bajan, lui conseille de se déguiser en teigneux. Il arrive pendant la nuit à la yourte de Bajan et se couche par terre. La jeune fille, s'étant réveillée, voit la yourte tout éclairée. Ce sont les cheveux de Kosy qui sont sortis de dessous sa coiffure et qui brillent. Elle reconnaît que Kosy est là[183].
Mais ce qui se rapproche d'une façon bien plus frappante de l'introduction du conte lorrain et surtout des contes européens du second groupe, c'est un conte qui a été recueilli dans l'île de Zanzibar, chez les Swahili, population issue d'un mélange de nègres et d'Arabes (E. Steere, p. 381): Un sultan n'a point d'enfants. Un jour, il se présente devant lui un démon sous forme humaine, qui lui offre de lui en faire avoir, à condition que, sur deux, le sultan lui en donnera un. Le sultan accepte la proposition; sa femme mange une certaine substance que le démon a apportée, et elle a trois enfants. Quand ces enfants sont devenus grands, le démon en prend un et l'emmène dans sa maison.—Au bout de quelque temps, il donne au jeune garçon toutes ses clefs et part pour un mois en voyage. Un jour, le jeune garçon ouvre la porte d'une chambre: il voit de l'or fondu; il y met le doigt et le retire tout doré. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas; alors il s'enveloppe le doigt d'un chiffon de linge. Le démon, étant revenu, lui demande: «Qu'avez-vous au doigt?—Je me suis coupé,» dit le jeune garçon. Pendant une autre absence du démon, le jeune garçon ouvre toutes les chambres. Il trouve dans les cinq premières des os de divers animaux, dans la sixième des crânes humains, dans la septième un cheval vivant. «O fils d'Adam!» lui dit le cheval, «d'où venez-vous?» Et il lui explique que le démon ne fait autre chose que dévorer des hommes et toutes sortes d'animaux. Il lui donne ensuite le moyen de faire périr le démon, en le poussant dans la chaudière même où le jeune garçon devait être bouilli. Ce dernier suit ces conseils, et, débarrassés du démon, le cheval et lui vont s'établir dans une ville, où ils bâtissent une maison, et le jeune homme épouse la fille du sultan du pays.
Dans un conte syriaque de la Mésopotamie septentrionale (Prym et Socin, no 58), un démon, sous la forme d'un Egyptien, promet à un marchand sans enfants de lui en faire avoir plusieurs, si le marchand s'engage à lui donner le premier fils qui naîtra. L'enfant est emmené par le démon. L'épisode altéré qui vient ensuite est en réalité celui de la chambre défendue. Il s'y trouve un trait dont nous avons parlé dans la seconde note de ces remarques.—Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes que nous étudions ici.
Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte, c'est presque tout l'ensemble du récit que nous retrouvons dans un livre cambodgien (Bastian, die Vœlker des œstlichen Asiens, t. IV, 1868, p. 350). En voici le résumé d'après l'analyse de M. Bastian: Après diverses aventures, Chao Gnoh, enfant extraordinaire, est recueilli par la reine des Yakhs (sorte d'ogres ou de mauvais génies), laquelle l'adopte pour fils. Elle le laisse libre de se promener à son gré dans les jardins du palais; mais il ne doit pas s'approcher de l'étang d'argent ni de l'étang d'or. Poussé par la curiosité, Chao Gnoh va voir l'étang d'or, y plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son doigt est resté couvert, il se voit obligé de le bander et de dire à la reine qu'il s'est blessé. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des monceaux d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec lesquelles on peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence d'un sauvage (sic) et une baguette magique. Il prend ces objets et s'élève en l'air par la vertu des pantoufles. Comme il se repose sur un arbre, la reine des Yakhs l'aperçoit et lui crie de revenir; mais il ne l'écoute pas. Alors elle met par écrit toute sa science magique, appelle autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin. Son fils adoptif, étant venu aux funérailles, lit les formules que la reine a écrites et les apprend par cœur. Puis, prenant son vol, il arrive dans un pays où justement un roi célèbre les noces de ses filles, à l'exception de la plus jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi fait venir tous les jeunes gens de son royaume, mais aucun ne plaît à la princesse; puis tous les hommes d'âge, sans plus de résultat. Alors il demande s'il est encore resté quelqu'un. On lui répond qu'il n'y a plus que le sauvage (Chao Gnoh), qui joue là-bas avec les enfants de la campagne. Quand la princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se déclare aussitôt disposée à l'épouser, malgré le mécontentement de son père, qui la bannit avec son mari dans un désert. Quelque temps après, le roi exprime le désir d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en chercher; mais ceux-ci ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grâce à son art magique, a rassemblé tous les poissons autour de lui après avoir lui-même changé de forme. Enfin, après bien des supplications de la part de ses beaux-frères, il consent à leur en céder, mais seulement à condition qu'il leur coupera le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier; mais ses gendres ont beau chasser: Chao Gnoh a rassemblé autour de lui tous les animaux de la forêt, et il ne leur en cède que contre le bout d'une de leurs oreilles[184]. Mais bientôt, poussés par les génies qui sont indignés de voir mépriser leur ami (Chao Gnoh), des ennemis fondent en grand nombre sur le pays du roi, et ses gendres sont battus. Comme le roi demande s'il ne reste plus personne, on lui parle de Chao Gnoh, et celui-ci, muni par les génies d'armes magiques et d'un cheval ailé, a bientôt fait de mettre l'ennemi en déroute. A son retour, le roi, rempli de joie, le fait monter sur son trône.
Dans un conte arabe recueilli en Egypte (Spitta-Bey, no 12), nous allons rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction particulière au dernier groupe étudié ci-dessus (p. 142): Un sultan a un fils, Mohammed l'Avisé, qui est né en même temps que le poulain d'une jument de race. Le jeune garçon aime beaucoup son poulain. Sa marâtre, une esclave que le sultan a épousée après la mort de la mère de l'enfant, a un amant, un juif[185]. Craignant d'être trahis par Mohammed, ils complotent de l'empoisonner. Le jeune garçon est instruit de ce qui se prépare par son ami le cheval; quand sa marâtre lui sert à manger, il met le plat devant un chat qui y goûte et meurt[186]. La marâtre et le juif veulent alors se débarrasser du cheval. La marâtre fait la malade, et le juif, se donnant pour médecin, dit que le seul remède est le cœur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son cheval, Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A peine est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparaît.—Arrivé dans un royaume voisin, le jeune homme met pied à terre, achète à un pauvre des vêtements tout déchirés qu'il endosse, et prend congé de son cheval, après que ce dernier lui a donné un de ses crins en lui disant de le brûler si jamais il a besoin de son aide. Mohammed entre au service du chef jardinier du roi. Un jour, il désire voir son cheval; il brûle le crin, le cheval paraît, et Mohammed galope, magnifiquement vêtu, à travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperçoit et s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses sœurs de demander au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la ville doivent défiler devant le château des dames. Les six aînées des princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent; la plus jeune ne jette le sien à personne. Le roi demande s'il ne reste personne dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon qui tourne la roue à eau dans le jardin. On l'amène, et la princesse lui jette son mouchoir. Le roi, très affligé de ce choix, ne tarde pas à tomber malade; les médecins lui ordonnent du lait de jeune ourse. Les six gendres montent à cheval pour en aller chercher; Mohammed se met, lui aussi, en campagne sur une jument boiteuse. Sorti de la ville, il appelle son cheval et lui ordonne de dresser un camp, tout rempli d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed se trouve dans une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par là et demandent à Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse. Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent à ce qu'il brûle sur le derrière de chacun d'eux un cercle et une baguette (sic). Ils y consentent, et Mohammed leur donne du lait de vieille ourse. Lui-même prend du lait de jeune ourse et revient de son côté. C'est son lait seul qui guérit le roi.—Une guerre survient. Au moment où l'armée du roi commence à plier, arrive Mohammed sur son cheval, qui fait jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le tiers des ennemis; le lendemain, le second tiers; le roi le rencontre et lui met sa bague au doigt, et Mohammed disparaît. Le troisième jour, il tue le reste des ennemis. Tandis qu'il revient, il est blessé au bras; le roi bande la plaie avec son mouchoir, et Mohammed disparaît encore. De retour chez lui, il s'endort; le roi entre et reconnaît sa bague et son mouchoir. Mohammed alors révèle ce qu'il est.
L'épisode des beaux-frères se retrouve encore dans un poème des Tartares de la Sibérie méridionale, très voisin de notre conte (Radloff, II, p. 607 et suiv.): Sudæi Mærgæn, trahi par sa femme qui veut le faire tuer, abandonne son pays. Près de mourir de faim dans une forêt, il dit à un ours qu'il rencontre de le dévorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit. Sudæi Mærgæn le rattrape, le saisit et le lance par terre: la peau lui reste dans la main. Il s'en revêt et arrive dans un pays où il effraie les gens. Il entre dans une maison, dit qu'il est un homme et demande à une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassemblé. Elle répond que c'est le mariage de ses deux sœurs. Son père, un prince, veut lui faire épouser un certain individu; elle refuse. Le père se fâche: «Alors,» dit-il en se moquant, «veux-tu prendre l'ours que voilà?» La jeune fille répond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se loger dans une vieille écurie[187].—Un jour, les beaux-frères de Sudæi Mærgæn reçoivent du prince l'invitation d'aller veiller sur certaine jument, dont le poulain disparaît chaque année. La femme du prétendu ours a entendu, et elle va rapporter la chose à son mari. Sudæi Mærgæn lui dit d'aller demander pour lui un cheval au prince. Celui-ci lui donne un mauvais cheval, et voilà Sudæi Mærgæn en campagne; mais en chemin il lui arrive un autre cheval, celui avec lequel il s'était enfui de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique équipement. Il trouve, près de la prairie où est la jument, ses beaux-frères endormis sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain, Sudæi Mærgæn voit un énorme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et abat l'oiseau. Pour avoir cet oiseau, ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, lui donnent, sur sa demande, une phalange de leur petit doigt. Quelque temps après, le prince dit à ses deux gendres d'aller tuer un tigre qui lui mange son peuple. C'est encore Sudæi Mærgæn qui le tue, et il le cède à ses beaux-frères à condition de leur tailler des lanières dans le dos[188]. Après diverses aventures, il dévoile devant le prince la conduite de ses beaux-frères.
L'existence de ce type de conte dans la littérature cambodgienne devait, à elle seule, faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans des récits indiens; les Cambodgiens ont, en effet, reçu de l'Inde leur littérature avec le bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous allons, pour ainsi dire, reconstituer tout notre conte lorrain au moyen de contes populaires recueillis dans l'Inde. On remarquera que, dans ces contes, l'idée première, sur certains points mieux conservée, est sur d'autres points plus altérée que dans les récits orientaux déjà cités,—cambodgien, swahili, arabe, sibérien,—dérivés évidemment, à une époque déjà éloignée sans doute, de sources indiennes plus pures.
Nous avons rapproché de la première partie de notre conte (l'histoire de la chambre défendue) le récit cambodgien et le conte swahili. La collection de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (no 46) qui offre les plus grandes ressemblances avec le conte swahili: Un roi avait sept femmes, mais point d'enfants. Un jour, il rencontra un yogî (religieux mendiant, souvent magicien), à qui il fit part de sa tristesse. «Chacune de tes femmes aura un fils, dit le yogî, pourvu que l'un d'eux soit à moi.» Et il lui donna un certain fruit. Le roi en fit manger à six de ses femmes qu'il aimait; il laissa la septième de côté. Celle-ci, ayant trouvé l'écorce du fruit, la mangea. Et les sept princesses eurent chacune un fils. Douze ans après, le yogî vint trouver le roi et lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait été promis. Aucune des princesses ne voulant donner son fils, celui de la septième s'offrit, et son père le donna au yogî. Ce dernier l'emmena avec lui et lui fit voir toutes ses richesses, sauf une chambre. Un jour que le yogî était sorti, le jeune prince ouvrit la chambre défendue, et il la vit remplie d'ossements: il comprit que le yogî était un ogre[189]. Et les ossements, en le voyant, se mirent d'abord à rire, puis à pleurer. Le prince leur ayant demandé pourquoi, ils répondirent: «Tu auras le même sort que nous.—Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver?—Oui,» dirent les ossements; «il y en a un. Lorsque le yogî apportera du bois et fera un grand feu, qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile, et qu'il te dira: Marche autour, tu lui répondras: Je ne sais pas marcher ainsi; montre-moi comment il faut faire. Et, quand il commencera à marcher autour du chaudron, tu lui casseras la tête et tu le jetteras dans le chaudron plein d'huile[190]. Il en sortira deux abeilles, l'une rouge et l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu jetteras la noire dans le chaudron.» C'est ce que fit le prince. En s'en retournant à la maison, il trouva sur la route une calebasse remplie d'amrta (eau d'immortalité). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent à la vie et formèrent une armée. Quand le père du prince vit celui-ci arriver à la tête de cette armée, il lui demanda tout effrayé s'il voulait lui enlever sa couronne. Le prince lui répondit: «Je suis ton fils, celui que tu as donné au yogî.» Le roi lui donna son trône; quant à lui-même, il s'en alla par le monde et envoya ses six autres fils dans la forêt.
Voici maintenant un second conte indien, qui a été recueilli à Calcutta et qui vient probablement de Bénarès (miss Stokes, no 10). On y remarquera une certaine fusion avec le thème de notre no 43, le Petit Berger, fusion que l'on peut constater, du reste, dans des contes européens: Un prince, qui est né sous la forme d'un singe[191], s'en va avec ses six frères, nés d'autres mères, dans le pays d'une belle princesse aux cheveux d'or dont la main est offerte par son père à quiconque remplira certaines conditions: il s'agit de lancer une grosse et pesante boule de fer de façon à atteindre la princesse qui se tient dans la vérandah, à l'étage supérieur du palais. Arrivés au but de leur voyage, les six princes disent au prétendu singe de leur préparer à dîner pour leur retour; sinon ils le battront; puis ils se rendent dans la cour du palais. Alors le jeune prince se dépouille de sa peau de singe, et Khuda (Dieu) lui envoie du ciel un beau cheval et de magnifiques habits. Il entre dans la cour du palais, tout resplendissant avec ses beaux cheveux d'or, et il se montre très aimable à l'égard de ses frères, qui naturellement ne le reconnaissent pas. La princesse, en le voyant, se dit que, quoi qu'il arrive, ce prince sera son mari. Plusieurs soirs de suite le prince reparaît, et chaque fois sous un costume différent. Enfin il demande que l'on procède à l'épreuve. Il lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre que la balustrade de la vérandah; après quoi il pique des deux et s'enfuit. Le lendemain, il atteint les vêtements de la princesse; le soir d'après, il lui lance la boule sur l'ongle du petit doigt d'un de ses pieds, et chaque fois il s'enfuit aussitôt à toute bride. La princesse, pour avoir un moyen de le retrouver, se fait donner un arc et des flèches, et, le lendemain, quand le prince lui lance la boule sur l'orteil de l'autre pied, elle lui décoche une flèche dans la jambe. Le prince s'enfuit comme à l'ordinaire; alors la princesse ordonne à ses serviteurs de parcourir la ville: s'ils entendent quelqu'un se plaindre et pousser des gémissements de douleur, ils devront le lui amener, homme ou bête. En passant près des tentes des sept frères, les serviteurs entendent gémir le singe, que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils l'amènent à la princesse, qui déclare au roi son père qu'elle veut épouser le singe. Elle l'épouse; puis, après divers incidents, elle brûle la peau du singe, et le charme est rompu[192].