Nous avons dit que les contes de cette famille diffèrent entre eux surtout par leur introduction. Dans le corps du récit, nous retrouvons partout à peu près les mêmes éléments: le héros déguisé, au service d'un roi; l'amour de la princesse pour lui, après qu'elle s'est aperçue qu'il n'était pas ce qu'il voulait paraître; enfin les exploits du jeune homme, qui amènent la découverte de ce qu'il est véritablement.

Pour ne pas nous étendre démesurément, nous n'examinerons guère que certains des contes où, comme dans le nôtre, le roi au service duquel est le héros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 6), le prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout le monde dort encore, il brûle un crin qu'il a arraché de la queue de son cheval, avant de se séparer de lui; aussitôt le cheval apparaît, et le prince caracole tout resplendissant à travers les jardins du roi. La plus jeune des trois filles du roi le voit de sa fenêtre. Quelque temps après, le roi ordonne à tous les hommes de son royaume de défiler sous les fenêtres du château, afin que chaque princesse se choisisse un mari en jetant à celui qu'elle préfère une pomme d'or. Les deux aînées jettent leur pomme d'or à des seigneurs (le tortu et le bossu du conte lorrain sont une altération du thème primitif); la plus jeune jette la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et, pour le guérir, les médecins déclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie. Les maris de ses deux filles aînées s'offrent à aller chercher de cette eau. La plus jeune princesse va demander à son père pour son mari la permission d'y aller aussi. Le jeune homme prend dans l'écurie un cheval boiteux et se met en route avec ses beaux-frères: ceux-ci le laissent embourbé dans le premier marais qu'ils trouvent. Aussitôt qu'il les a perdus de vue, le prince brûle un crin de son fidèle cheval et s'en va, splendidement équipé, à la source de l'eau de la vie. Il remplit de cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses beaux-frères qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur céder la bouteille d'eau s'ils consentent à se laisser marquer au derrière du sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau ordinaire, de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux: il reste aveugle. Alors la plus jeune princesse dit au roi que son mari a, lui aussi, rapporté de l'eau de la vie. Le roi la repousse d'abord, enfin il veut bien faire l'essai et il recouvre la vue. Le prince fait alors connaître ce qu'il est et révèle le signe de servitude dont ses beaux-frères ont été marqués par lui. Le roi les chasse et fait du prince son héritier.

On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte épirote présente avec le nôtre. Une variante, également d'Epire, s'en rapproche encore davantage sur un point: après l'expédition à la recherche de ce qui doit guérir le roi, se trouve l'épisode de la guerre, dans laquelle le héros défait les ennemis du roi. Après la bataille, le roi bande une blessure du jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brodé. C'est ce mouchoir qui ensuite fait reconnaître à celle-ci le vainqueur.—Le conte roumain ressemble, pour ainsi dire, sur tous les points au premier conte épirote, mais il est plus complet en ce qu'il a l'épisode de la bataille et de la blessure bandée par le roi. Au lieu de l'eau de la vie qu'il faut aller chercher pour rendre la vue au roi, c'est ici du lait de chèvres rouges sauvages. Le héros ne consent à en donner à ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, qu'à condition de les marquer dans le dos d'un signe de servitude.

Dans le conte du Tyrol italien no 20 de la collection Schneller, la plus jeune des trois princesses jette sa boule d'or (dans une variante, sa pomme d'or) au prétendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte grec et le conte roumain. Le roi étant tombé malade, les médecins déclarent qu'il ne peut être guéri que par du sang de dragon (dans la variante, par du lait de tigresse). Le héros, qui s'en est procuré, cède sa fiole à ses beaux-frères en échange de leurs boules d'or, comme dans le conte lorrain.—Même chose, à peu près, dans le conte basque (p. 111 de la collection Webster): le jeune homme demande à ses beaux-frères, en échange de l'eau qui rend la vue et rajeunit, les pommes d'or que les princesses, leurs femmes, leur ont données avant leur départ (il y a, comme on voit, sur ce dernier point, une altération). Dans ce même conte basque se trouve aussi l'épisode de la bataille gagnée.

Dans le conte danois de la collection Grundtvig, où cet épisode figure aussi, l'épisode des beaux-frères a une forme différente: les deux seigneurs, fiancés des aînées des trois princesses, vont à la chasse; comme ils n'ont rien tué, le prétendu teigneux leur cède son gibier, la première fois, pour leurs pommes d'or; le jour d'après, pour une lanière qu'il taille dans leur peau. (Comparer deux contes portugais du Brésil, nos 8 et 38 de la collection Roméro.)—Dans le conte hongrois no 8 de la collection Gaal-Stier, le héros cède successivement à ses beaux-frères, qui vont à la chasse et dont il n'est pas reconnu, trois animaux merveilleux: la première fois, il se fait donner leurs alliances; la seconde, il leur imprime un sceau sur le front; la troisième, il les marque au dos. Ce conte renferme aussi l'épisode de la guerre. (Comparer un passage du conte sicilien no 61 de la collection Gonzenbach, dont toute la première partie se rapporte au thème de notre no 1, Jean de l'Ours: Peppe donne à ses frères les oiseaux qu'il a tués, à la condition qu'il leur imprimera sur l'épaule une tache noire.)

Parmi tous les contes de cette famille, celui qui peut-être se rapproche le plus du nôtre, pour le passage où le roi casse sa lance dans la cuisse du héros, est le conte tyrolien no 32 du premier volume de la collection Zingerle: comme le héros veut s'échapper après avoir gagné la bataille, le roi lui lance son épée, qui l'atteint au talon: la pointe se casse dans la plaie. Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le jeune homme envoie chercher un médecin, qui retire la pointe de l'épée, et le roi la reconnaît à son nom, écrit dessus.

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Au siècle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le conte sicilien cité il y a un instant, la combinaison d'une variante de notre no 1, Jean de l'Ours, avec le conte que nous étudions ici. Nous avons donné, dans les remarques de notre no 1 (p. 15), le résumé de la première partie de ce romance espagnol. En voici la fin (no 1264 de l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): La plus jeune des trois princesses a épousé Juanillo, dans lequel elle a reconnu, malgré son humble déguisement, celui qui l'a délivrée, elle et ses sœurs, et qui ensuite a été trahi par ses propres frères. Le roi est tellement affligé de ce mariage, qu'à force de pleurer il perd la vue. Les médecins disent que le seul remède est une certaine eau qui se trouve dans un pays rempli de bêtes sauvages. Les deux frères de Juanillo, qui se sont donnés pour les libérateurs des princesses et ont épousé les deux aînées, s'offrent à aller chercher de cette eau. Juanillo, qui s'en est procuré, grâce à l'aide d'un des trois chevaux dont il a été parlé dans la première partie du conte, leur cède sa fiole contre deux poires dont le roi leur avait fait présent. Plus tard, il faut, pour une autre maladie du roi, du lait de lionne. Juanillo est, cette fois, aidé par le second des trois chevaux; il donne le lait à ses frères, moyennant qu'ils se laissent couper chacun une oreille. Enfin, le troisième cheval fait gagner à Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet les drapeaux dont il s'est emparé à ses frères, mais après avoir marqué ceux-ci au fer rouge sur l'épaule d'un signe de servitude. Au milieu d'un banquet que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vêtu et révèle la vérité.

L'épisode de la bataille et de la lance cassée se retrouve dans une légende du moyen âge, celle de Robert le Diable (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses péchés, se fait passer pour muet et pour idiot, et vit méprisé de tous à la cour de l'empereur de Rome. Celui-ci a un sénéchal qui a demandé en vain la main de sa fille. Pour se venger de ce refus, le sénéchal vient assiéger la ville avec une armée de Sarrazins. L'empereur marche contre lui. Robert, qu'on a laissé au château, trouve dans le jardin, près d'une fontaine, un cheval blanc avec une armure blanche complète; en même temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours de l'empereur. Il part, remporte la victoire et disparaît pour aller reprendre au château son rôle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille; la dernière fois, l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'éloigner à toute bride, lance une pique pour tuer son cheval, mais il le manque et atteint Robert à la jambe. Celui-ci s'échappe néanmoins, emportant dans sa blessure la pointe de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et panse sa blessure avec de l'herbe et de la mousse. La princesse l'aperçoit de sa fenêtre, comme elle l'a déjà vu précédemment revêtir son armure et monter à cheval; mais, étant muette, elle ne peut rien dire. L'empereur fait publier que celui qui lui présentera la pointe de la pique et lui montrera la blessure faite par lui à l'inconnu, aura sa fille en mariage. Le sénéchal parvient à tromper l'empereur, et déjà il est à l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle, recouvre la parole et dévoile tout. Robert veut continuer à faire l'insensé, mais un ermite, qui a eu une révélation à son sujet, lui dit que sa pénitence est terminée, et Robert épouse la princesse.

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