Tous ces contes, excepté le conte roumain, ont l'épisode de la poursuite et des objets jetés (le conte basque est altéré sur ce dernier point). Dans le conte lapon, par exemple, un morceau de soufre devient une grande eau; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt impraticable[178].
Dans un conte grec d'Epire (Hahn, no 45), cette forme d'introduction est un peu modifiée: Un prince, fuyant la maison paternelle, entre dans un château où il est accueilli par un drakos (sorte d'ogre), qui le traite comme son fils. Ici, outre la chambre défendue, nous retrouvons le curieux épisode des deux animaux, que nous avons rencontré dans le conte du Tyrol italien. En pénétrant dans la chambre, le prince y voit un cheval d'or et un chien d'or: devant le cheval, il y a des os; devant le chien, du foin. Il donne le foin au cheval et les os au chien. Les deux animaux l'assurent de leur reconnaissance[179]. (Vient ensuite la fuite du héros sur le cheval et la poursuite, arrêtée par les trois objets que le héros a emportés, d'après le conseil du cheval. Le reste du conte se rapporte à un autre thème.)
Un autre groupe de contes de cette famille ne diffère de ce premier groupe, pour l'introduction, que par un seul trait: le héros a été promis, avant sa naissance, par son père à un magicien qui l'emporte dans son château. Dans plusieurs de ces contes,—conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 198), conte autrichien (Vernaleken, no 8), contes petits-russiens (Leskien, p. 538, 541), conte portugais du Brésil (no 38),—le père a pris envers le magicien un engagement dont il ne comprend qu'ensuite la portée. Dans les autres,—conte tchèque (Leskien, p. 539), conte italien de Sora (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, VIII, p. 253), conte italien des Abruzzes (Finamore, no 17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte albanais déjà mentionné (G. Meyer, no 5),—le jeune homme a été promis au magicien, en connaissance de cause, par son père qui, à ce moment, était sans enfants et qui désirait en avoir. Ainsi, dans le conte tchèque, un roi sans enfants promet à un chevalier noir que, si sa femme met au monde des jumeaux avec une étoile d'or et une étoile d'argent sur le front, il lui en donnera un. Dans le conte de Sora, un homme sans enfants rencontre un magicien qui lui dit qu'il aura un fils, à condition qu'il lui amène l'enfant à cette même place, quand l'enfant aura un an et trois mois.
Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, no 9), appartient à ce groupe, mais il a ceci de particulier que l'homme (le diable, en réalité) qui doit venir prendre l'enfant quand celui-ci aura tel âge, a été son parrain.
Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mêmes éléments d'introduction que dans le premier groupe, étudié tout à l'heure: chambre défendue, cheval qui donne des conseils au héros, chevelure devenue d'or, poursuite avec objets jetés. L'un des deux contes petits-russiens (Leskien, p. 541) donne à l'un de ces épisodes une forme assez curieuse. Le héros entre dans une maison où il lui a été défendu d'aller: là est un cheval à crinière de cuivre, attaché à un pilier de cuivre et enfoncé jusqu'aux genoux dans du cuivre. Ce cheval dit au jeune homme de mettre les pieds là où étaient ses pieds, à lui cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds deviennent de cuivre, et il se sent aussitôt une telle force que, d'un coup de poing, il renverse la muraille qui sépare le cheval de cuivre d'un cheval d'argent et celle qui sépare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval d'argent, les mains du jeune homme deviennent d'argent; chez le cheval d'or, sa tête devient toute dorée. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des lanières, pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds, et de se présenter chez le roi, en répondant à toutes les questions: «Je ne sais pas»[180].
Aux deux groupes de contes indiqués ci-dessus nous pouvons rattacher un conte du Tyrol allemand (Zingerle, no 32) et un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 11). Dans le premier, le héros est au service d'une vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain chaudron, sans jamais regarder dedans, non plus que dans un certain coffret. Au bout de deux ou trois ans, il cède à la curiosité; il soulève le couvercle du chaudron, et, n'y voyant rien, il plonge le doigt dedans: aussitôt son doigt devient doré; il se le bande. La vieille, furieuse, le met à la porte en lui lançant le chaudron: les cheveux du jeune homme en deviennent tout dorés; il se les couvre d'une écorce. Un petit livre magique, trouvé dans le coffret, lui procure plus tard, dans l'épisode de la guerre, un bon cheval, une bonne épée et de riches habits.—Dans l'autre conte, le vieillard que sert le héros est bienveillant, ce qui modifie complètement l'introduction.
En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout différents renferment l'épisode de la poursuite et des objets magiques. On peut mentionner un conte allemand (Grimm, no 79), un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 4), un conte roumain de Transylvanie (revue l'Ausland, année 1856, p. 2121), un conte allemand du même pays (Haltrich, no 37), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Mémoires de l'Académie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un conte grec moderne (Hahn, no 1), un conte italien de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Gonzenbach, no 64), un conte catalan (Rondallayre, I, p. 46), un conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason, p. 521), un conte finnois (Gœttingische Gelehrte Anzeigen, 1862, p. 1228), un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 60), etc.
Divers contes, toujours de la même famille que le nôtre, et qui ont été recueillis en Allemagne, dans la région du Mein (Grimm, no 136), en Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, no 28), dans la Flandre française (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque (Webster, p. 22), ont une introduction toute particulière. Voici, par exemple, celle du conte danois: Un roi a pris un «homme des bois» et l'a fait enfermer dans une cage. En partant pour la guerre, il confie la clef de la cage à la reine, en faisant serment que quiconque laisserait l'homme des bois s'échapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant, le fils du roi, âgé de sept ans, envoie sa boule d'or dans la cage. L'homme des bois lui dit qu'il ne la lui rendra que si l'enfant vient lui-même la chercher, et il lui enseigne le moyen de dérober la clef de la cage à la reine. La porte ouverte, l'homme des bois disparaît en donnant au prince un sifflet: si jamais le prince est en danger, il n'aura qu'à siffler, et l'homme des bois accourra à son secours. Le roi étant de retour, le prince se dénonce lui-même, et le roi le fait conduire dans un endroit sauvage, où il devra sûrement périr. Le prince appelle l'homme des bois, qui le conduit dans son château où il l'instruit dans tous les exercices du corps. Au bout de sept ans, il lui dit de plonger sa tête dans une certaine fontaine, et les cheveux du jeune homme deviennent d'or. L'homme des bois l'envoie alors chercher fortune dans le monde. Le prince entre au service d'un roi comme garçon jardinier; selon la recommandation de l'homme des bois, il couvre ses cheveux d'or d'un bonnet et se fait passer pour teigneux[181].—Dans le conte allemand, c'est par inadvertance que le jeune garçon laisse ses longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que l'«homme sauvage» lui a ordonné de garder. (Comparer le conte flamand.)—Dans le conte tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni cheveux dorés[182].
Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes: un conte grec moderne d'Epire (Hahn, no 6), un conte allemand (Wolf, p. 276), un conte hongrois (Gaal-Stier, no 8) et un conte russe (Naakè, p. 117). L'introduction du conte grec étant la plus complète, nous en donnerons le résumé: Une reine sans enfants reçoit d'un juif une pomme qui doit la rendre mère; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'écurie, où une jument les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la jument un poulain. Le roi étant parti pour la guerre, le juif gagne l'amour de la reine, et obtient d'elle qu'elle cherche à empoisonner le petit prince; mais le poulain met celui-ci en garde. Quand le roi est de retour, la reine, sur le conseil du juif, fait la malade, et, comme les médecins ne peuvent la guérir, le juif se présente et dit qu'il faut mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain (dans une variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son père qu'avant de tuer son fidèle poulain, on lui donne, à lui, la permission de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du château, et il s'enfuit sur le poulain.—Dans le conte russe, entre cette introduction et les aventures du héros chez le roi au service duquel il est entré comme jardinier, se trouvent intercalés les épisodes de la chambre défendue et de la poursuite.
***