Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la Haute-Lusace (Grimm, no 181). Là, un enfant a été promis par son père, sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps. Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand de la collection Wolf, p. 377).—Cette troisième partie se trouve encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.

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Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents, du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola (no 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt): Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi. Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi. Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de la mer.—La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.

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Revenons sur un trait de notre conte, sur cet œuf que le héros a trouvé dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. 215), mentionné ci-dessus, Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un lion. Pour pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux œufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.—Comparer un autre conte sicilien (no 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, changé en lion, combat un dragon. Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête, d'où sort un corbeau qui a un œuf dans le corps. Cet œuf, il le jette au front du géant qui garde la princesse, sa femme, et le géant périt.

Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan cité plus haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous sa forme complète dans plusieurs contes de ce type (dans le conte écossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte lapon (Germania, année 1870), une femme qui a été enlevée par un géant lui demande où est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une île au milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la brebis, une poule; dans la poule, un œuf, et dans l'œuf, sa vie. Grâce à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnière (d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à s'emparer de l'œuf et fait ainsi mourir le géant.

Comparer, pour ce thème, un second conte écossais (Campbell, no 1); plusieurs contes bretons (no 5 de la collection A. Troude et G. Milin; 1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes allemands (Müllenhoff, p. 404; Prœhle, I, no 6; Curtze, no 22); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, no 33); un conte norvégien (Asbjœrnsen, I, no 6); deux contes islandais (Arnason, pp. 456 et 518); des contes russes (Gubernatis, Zoological Mythology, II, pp. 338 et 395; Dietrich, no 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218); des contes italiens (Gubernatis, loc. cit., p. 314; Comparetti, nos 32 et 55); un conte portugais du Brésil (Roméro, no 1, etc.)

En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (tribu des Barabines), recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été enlevée par Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où se trouve son âme. «Je vais te le dire,» répond Tasch-Kan. «Sous sept grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept marals (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre traîne à terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept cailles; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette caille, c'est ma vraie âme.» Le beau-frère de la femme a tout entendu. Il peut ainsi la délivrer.

Dans un conte arabe (Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi des Génies, faisant partie de certains manuscrits des Mille et une Nuits), un génie finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où est son âme: elle est dans un passereau qui est enfermé dans une petite boîte; cette boîte se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.

Un livre siamois (Bastian, die Vœlker des œstlichen Asiens, t. IV, 1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son art magique, faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une boîte qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce qui le rendait invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama, il confie la boîte à un ermite, et Rama voit avec étonnement que ses flèches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel découvre, par l'inspection des astres, où se trouve l'âme de Thossakan; Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprès de l'ermite, à qui il redemande son âme. A peine a-t-il la boîte, qu'il s'élève en l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'écrase, et Thossakan meurt.