Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette légende, recueillie par M. Leitner (The Languages and Races of Dardistan, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, éprise d'un jeune homme nommé Azru, l'épouse secrètement, après s'être obligée par le plus grand des serments à l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit à la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, liée par son serment, elle finit par consentir à demander au roi où est son âme. «Vous n'aurez,» lui dit Azru, «qu'à refuser toute nourriture pendant trois ou quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite, et vous lui répondrez: Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur. Rassurez-moi en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant que votre vie est en sûreté.» La princesse se conforme à ces instructions, et, à la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son âme est dans les neiges, et il ne peut périr que par le feu. Azru trouve moyen de le faire ainsi périr.—Il y a dans cette fin, comme on voit, un obscurcissement de l'idée première.
Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la «destinée» d'un ogre est dans un œuf, l'œuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la chamelle dans la mer.
Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, Histoire de la Littérature hindouie et hindoustanie, t. II, p. 557), un prince «éventre avec son poignard un poisson dans lequel un div (espèce d'ogre) avait caché son âme».
Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p. 13): Une princesse, retenue prisonnière par un magicien qui veut l'épouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est ou non immortel. «Je ne suis pas comme les autres,» dit-il. «Loin, bien loin d'ici, il y a une contrée sauvage couverte d'épais fourrés. Au milieu de ces fourrés s'élève un cercle de palmiers, et, au centre de ce cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, placées l'une sur l'autre: sous la sixième est une petite cage, qui contient un petit perroquet vert, et, si le perroquet est tué, je dois mourir. Mais il n'est pas possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres, des milliers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en approchent.»
Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, près de l'Himalaya (Minaef, no 10): Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une princesse, belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son ermitage pour lui apporter à manger: par un tour de son art, ermitage et princesse ont été transportés au bord de la septième mer. Le mari de la princesse et les six autres fils du roi sont allés successivement à la recherche de la princesse, mais, à peine arrivés en présence du fakir, ils ont tous été changés en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine à élever jusqu'à l'âge de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garçon demanda à son grand-père où étaient les sept princes, son père et ses oncles. Le roi lui répondit: «Le jour où tu es venu au monde, il leur est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, là-bas, au bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même endroit par un fakir.» Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: «Demande au fakir où est son souffle.» Le fakir, étant revenu à la maison, remarqua que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La princesse répondit: «Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort, que ferai-je dans cette forêt?—Je ne mourrai jamais,» dit le fakir; «je suis immortel.» Et il ajouta: «Au bord de la sixième mer, il y a un palais sous lequel se trouve un dharmasâlâ (hospice pour les pèlerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce perroquet que je mourrai.» La princesse ayant rapporté à son neveu ce que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la sixième mer. Il y avait là, dans une ville, un roi qui avait une fille à marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'épouser la princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui étaient nouvellement arrivés dans la ville; ils se présentèrent tous devant le roi, et «le cœur de la princesse s'arrêta sur le jeune prince». Alors le roi fit baigner, raser, habiller le jeune homme, et on célébra les noces. Un jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui adresser, et il le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer. L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi démolir le dharmasâlâ, sous lequel on trouva la cage avec le perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitôt le fakir se sentit comme brûlé. «Qui est mon ennemi?» cria-t-il. Le prince alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au fakir: «Transforme ces arbres en hommes.» Le fakir souffla sur les arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: «De grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres.» Le jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon les rites funéraires.
Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien, recueilli dans le Bengale (Indian Antiquary, 1872, p. 115 seq.) et dont nous ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre no 19, le Petit Bossu: Un prince arrive dans une ville où tout est couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une femme étendue morte sur un lit: près d'elle il y a, d'un côté, une baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette d'or: aussitôt elle fait un mouvement et se réveille. «Qui êtes-vous?» s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme, «et pourquoi êtes-vous venu ici? Vous êtes dans une ville de râkshasas (mauvais génies), qui vous tueront et vous mangeront.» Le prince lui fait connaître le motif de son voyage. Quand les râkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte. Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommandé, sous une grande chaudière. Les râkshasas, à leur retour, rendent la vie à la femme, et celle-ci leur fait la cuisine.—Après leur départ, le jeune homme dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas comment ils peuvent être exterminés; voici comment elle s'y prendra: quand elle lavera les pieds du râkshasa, elle se mettra à pleurer, et, quand il lui demandera pourquoi, elle dira: «Vous êtes maintenant bien vieux et vous mourrez bientôt: que deviendrai-je alors? les autres râkshasas me tueront et me mangeront. Voilà pourquoi je pleure.» Elle fera alors bien attention à ce qu'il répondra.—La femme ayant suivi ces instructions, le vieux râkshasa lui dit: «Il est impossible que nous mourions. Votre père a un certain étang; au milieu de cet étang se trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte. Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nommée Duhâ, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il plongeât dans l'étang, les yeux couverts de sept voiles, et que, dès le premier plongeon, il retirât la colonne de cristal; puis, qu'il coupât d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'étant couvert les mains de cendres, pouvait réussir à saisir les deux abeilles au moment où elles s'envoleraient et à les écraser, nous mourrions tous; mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'étions auparavant.» La femme répond qu'elle est rassurée: jamais le fils de la reine Duhâ ne pourra pénétrer jusqu'ici.—Avec l'aide de la femme, le prince, qui est le fils de la reine Duhâ, parvient à tuer les abeilles, et tous les râkshasas périssent.
Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes indiens. Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci; moyen très compliqué pour arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée l'âme de la râkshasi, tout est identique. L'autre conte indien (Calcutta Review, t. LI [1870], p. 124) offre également dans un de ses épisodes une grande ressemblance avec ce même passage; il n'en diffère guère que par la manière plus simple de tuer le géant.—Comparer encore un épisode d'un conte indien du Pandjab (conte du Prince Cœur-de-Lion, Indian Antiquary, août 1881, p. 230;—Steel et Temple, no 5), dont nous avons résumé l'ensemble dans les remarques de notre no 1, Jean de l'Ours (pp. 25, 26).
Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, no 24), la fille du démon dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique, que son père ne peut être tué: «De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre; sur cet arbre, un nid; dans le nid, une maina (sorte d'oiseau). Ce n'est que si l'on tue cette maina que mon père peut mourir. Et si, en tuant l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en naîtrait cent démons. Voilà pourquoi mon père ne peut être tué.»
Dans le vieux conte égyptien des Deux Frères, dont nous avons parlé dans notre introduction, Bitiou enchante son cœur et le place sur la fleur d'un acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On coupe l'acacia, le cœur tombe par terre, et Bitiou meurt.