En arrivant, le voleur dit à la jeune fille: «Vous m'avez encore manqué de parole; vous n'êtes pas venue voir mon château.—C'est que j'ai eu autre chose à faire,» répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui dit: «Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.—Je ne sais rien,» dit-elle, «contez vous-même.—Mademoiselle, à vous l'honneur de commencer.—Eh bien! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas.—Non, mademoiselle.»
«Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château. J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon cocher et à mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison. J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges; mon bon ami, ne vous en fâchez pas.—Non, mademoiselle.—Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.—Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien d'autres!» Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.»
Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute sa bande.
REMARQUES
Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une variante, la Fille du Notaire. L'introduction est analogue à celle de la Fille du Meunier, mais la suite, à partir du moment où le voleur se présente comme prétendant, est différente. Le voleur épouse la jeune fille; puis il l'emmène dans un bois, où il se consulte avec ses compagnons sur la manière dont il la fera mourir. La jeune femme est attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs s'étant éloignés pendant quelque temps, elle leur échappe, grâce à un charbonnier, qui la cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incomplètes pour que nous puissions donner les détails de cette partie du conte.)—Dans une autre variante, également de Montiers, le père de la jeune fille passe au moment où elle va être égorgée, et, profitant de l'absence momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son âne.
Il est remarquable que l'introduction commune à la Fille du Meunier et à ses variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type particulier de ces variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement fiancée, mais mariée au brigand). Passons rapidement ces contes en revue.
L'introduction d'un conte allemand (Prœhle, II, no 31) est très voisine de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est restée seule pour garder la maison (sic), pendant que son père et ses sœurs sont en voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant de se coucher, aperçoit sous le lit de la princesse un homme au visage noirci. Elle dit à la princesse qu'elle a oublié quelque chose chez elle et s'enfuit sous prétexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse à lui montrer où sont tous les trésors du château. Il prend un sac d'or qu'il emporte en ordonnant à la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, à mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un coup de sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de la princesse. Il l'emmène et la tue.—Cette fin est complètement altérée. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, no 62) l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, où nous retrouvons la «cousine» du conte lorrain, le voleur, après avoir épousé la jeune fille, l'emmène dans un bois; il lui rappelle la nuit où elle lui a coupé la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme trouve moyen de lui faire détourner la tête, et le tue.—Dans un conte toscan (Comparetti, no 1, p. 2), le voleur se fait reconnaître de la jeune fille, après le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il la laisse dans une auberge, d'où elle s'échappe, et le conte s'égare ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre thème.
Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus complète; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes précédents: Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une maison par un trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais, comme dans le conte allemand, à mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur coupe la tête. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il retire brusquement la tête, mais non sans que la jeune fille en ait coupé la moitié. Il se présente ensuite comme prétendant à la main de la jeune fille; celle-ci est forcée par ses parents de l'épouser. Emmenée par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand elle voit qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite, et elle grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et, comme la nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des gouttes de pluie. Rentré à la maison, il voit qu'il est couvert de sang. Aussi, le lendemain, la bande recommence à chercher la jeune femme. Celle-ci a rencontré un homme qui conduisait une charrette chargée d'écorces d'arbres, et l'homme l'a cachée sous ces écorces. Arrivent les brigands; ils arrêtent la charrette et se mettent à jeter les écorces par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'étant présenté, on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée d'écorces correspond, comme on voit, dans ce récit, au charbonnier avec ses sacs de notre première variante.)—Un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, no 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'héroïne est, comme dans notre conte, une «fille de meunier». Le corps du récit se rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs, grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'étant arrêtés dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte lithuanien, le sang qui coule.) Arrivées dans un village voisin, les deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.
Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan) sont, pour l'introduction, plus ou moins altérés; mais ils ont une dernière partie qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier conte sicilien (Gonzenbach, no 10), les trois filles d'un marchand restent seules pendant l'absence de leur père. Les aînées donnent l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré Maria, la plus jeune. La nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrière, prévenir la police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps après, le chef des voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria. Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne déserte, il l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés; puis il s'éloigne pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans une de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les voleurs les rejoignent bientôt, et, pour s'assurer si Maria ne serait pas dans une des balles, le chef y enfonce son épée à plusieurs reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'épée, qui s'est teinte de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller la jeter dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se réveille. C'est le voleur qui est jeté dans la chaudière.—Les balles de coton, les coups d'épée, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 17).—Le second conte sicilien (Pitrè, no 115) a sa physionomie propre: Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puisé dans leurs trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la faire bouillir dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton, il cache la jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux dans les paniers de l'âne, mais les voyant sortir nets, ils s'éloignent. Le vieillard donne à la jeune fille un palais qui, à son commandement, sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prières, autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt, la jeune fille épouse le roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller du roi, qui ne peut plus se réveiller, et se saisissent de la jeune fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la délivre.