Trois contes, un conte grec moderne de l'île de Chypre et deux contes allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le thème de la Barbe-Bleue. Dans le premier conte souabe (Meier, no 63), un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est déguisé en grand seigneur, épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui défend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un œuf qu'elle doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la porte de la chambre défendue et y voit un cadavre et du sang. L'œuf échappe de sa main, et elle ne peut le présenter à son mari, quand celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre déguisement et épouse la seconde fille du meunier, à laquelle il arrive la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune, que le voleur épouse aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre défendue, de mettre l'œuf en lieu sûr; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à celui-ci une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont au moulin, on arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent à un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudière de poix bouillante. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, une vieille femme la délivre et un charretier la cache sous une auge qui est emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulèvent successivement toutes les auges, excepté la dernière, pensant qu'elle ne peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer le second conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)—Le conte grec moderne (E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un bûcheron a épousé un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa maison, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un jour, et voit par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois yeux et se met à dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance, l'ogre veut la faire rôtir à la broche. Elle s'échappe, et le chamelier du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux. L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu, mais sans rien découvrir. La jeune femme ensuite épouse le fils du roi. Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire pendant la nuit, et il jette de la «poussière de cadavre» sur le prince, afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois chiches, elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, où un lion et un tigre le dévorent.
Un conte portugais (Braga, no 42), qui présente aussi, mais sous une forme altérée, l'épisode de la Barbe-Bleue, a l'introduction qui faisait défaut aux trois contes précédents. Cette introduction débute presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 10), cité plus haut; nous y retrouvons le prétendu mendiant à qui les deux filles aînées d'un marchand donnent l'hospitalité, malgré la plus jeune. Ici, le voleur a une «main de mort», qu'il allume pour maintenir les jeunes filles dans le sommeil. Après que la plus jeune a barricadé la porte pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa «main de mort», qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors de passer la main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'épée.
Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage correspondant du conte lorrain où il est question de la «main de gloire». La «main de gloire», qu'ont les voleurs dans notre conte, et qui, du reste, n'y joue aucun rôle actif, est identique à la «main de mort» du conte portugais. D'après M. F. Liebrecht (Heidelberger Jahrbücher, 1868, p. 86), la «main de gloire» est formée de la main desséchée d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite de graisse humaine et d'autres ingrédients. La vertu de ce talisman, c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.—On peut lire, à ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de Bordeaux dans le Magasin pittoresque, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir aussi divers détails dans W. Henderson: Notes on the Folklore of the Northern Counties of England and the Borders (nouvelle édition, Londres, 1879, pp. 239-240). Le Folklore Record (vol. III, 1881, p. 297) signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte toscan.
Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre, qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote, ont beaucoup d'analogie avec la «main de gloire» ou la «main de mort».
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Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, no 40, dont Prœhle, II, no 33, et Schambach et Müller, p. 304, sont des variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);—un conte norwégien (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 231);—un conte anglais (Halliwell, p. 47);—un conte hongrois (Erdelyi-Stier, no 6);—un conte des Tsiganes de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne, classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);—un conte lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit, l'introduction de la Fille du Meunier; mais ils offrent, avec le reste de ce conte, la plus frappante ressemblance.
Prenons, comme exemple, le conte hessois no 40 de la collection Grimm. Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de l'aller visiter, la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt, l'autre jeune fille tuée par les brigands, le récit du prétendu rêve, fait pendant le festin, avec le refrain: «Mon ami, ce n'était qu'un rêve.» Une petite différence, c'est que l'héroïne emporte de la maison des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois a aussi un détail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de cette maison, qui est une maison d'assassins.—Ce trait figure dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte tsigane et dans les contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte hongrois, l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte norwégien, il lui crie: «Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie.» (Par suite d'une altération évidente, dans le conte anglais, ces mêmes paroles: «Sois hardie, sois hardie, mais pas trop hardie,» ne sont pas prononcées par un oiseau; elles se trouvent inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien, l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit.—Enfin, le récit du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe, excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau. Notons que, dans ce conte allemand, l'héroïne est la fille d'un meunier.
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Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre Fille du Meunier ne se retrouve guère que dans des contes qui, pour le corps du récit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette classe de contes, dont il offre tous les éléments, avec intercalation de plusieurs des éléments principaux du dernier groupe. Dans ce conte allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 307), l'héroïne est la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est à peu près celle du conte lithuanien cité plus haut, avec les onze brigands décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille épouse ce dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison et veut la tuer; mais elle lui échappe.—Jusqu'ici ce conte se rattache à la première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce retour, et, à partir de là, le récit combine les éléments des deux classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientôt arrivent les brigands, traînant derrière eux une belle jeune fille qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher. Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe au milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent, sortent et l'aperçoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache dans un trou. Un des brigands y enfonce son épée et la blesse au talon; mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'épisode du voiturier qui, ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent à coups d'épée. Quelque temps après, les douze brigands se rendent dans une auberge où la jeune femme s'est engagée comme servante, et le chef se présente comme prétendant à sa main. Elle le reconnaît et feint d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau. Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend tous.