L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, no 5): Trois sœurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant. L'une dit: «Si j'épousais le fils du roi, avec quatre grani de pain je rassasierais tout un régiment (dans une variante: avec un morceau de drap j'habillerais toute l'armée), et il en resterait encore.—Et moi,» dit la seconde, «avec un verre de vin j'abreuverais tout un régiment, et il en resterait encore.—Moi,» dit la plus jeune, «je donnerais au fils du roi deux enfants, un garçon avec une pomme d'or dans la main, et une fille avec une étoile d'or au front.» Le fils du roi, qui passait, a entendu la conversation, et il épouse la plus jeune des trois sœurs. La jalousie que les deux aînées en conçoivent contre la jeune reine rattache cette introduction au corps du récit, où on les voit jouer le même rôle que la mère du roi dans notre conte.—Dans un conte du Brésil (Roméro, no 2), trois sœurs, étant un jour à leur balcon, voient passer le roi; l'aînée dit que, si elle l'épousait, elle lui ferait une chemise comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleçons comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois enfants avec des couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu, épouse la plus jeune.—L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p. 38) ressemble beaucoup à celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour cette première forme d'introduction, un conte allemand (Prœhle, I, no 3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte italien des Abruzzes (Finamore, no 39), tous moins bien conservés.
Dans un second conte sicilien (Pitrè, no 36), cette introduction est modifiée, en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi, mais tel ou tel officier du palais: «Si j'épousais l'échanson du roi, dit l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais à boire à toute la cour, et il en resterait.—Et moi,» dit la seconde, «si j'épousais le maître de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les serviteurs.»—Comparer un conte toscan (Imbriani, Novellaja Fiorentina, no 9).
L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de la première forme: dans ce groupe, les deux sœurs aînées expriment tout simplement le désir d'épouser des officiers du palais, sans se vanter de pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même langage que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un conte de la Basse-Bretagne (Mélusine, 1877, col. 206), l'une des trois filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisième, le fils du roi. «Et je lui donnerai,» ajoute-t-elle, «trois enfants: deux garçons avec une étoile d'or au front, et une fille avec une étoile d'argent.»—Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, Novelline di So Stefano, no 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe (Jagitch, no 25) un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, no 69). Comparer un conte toscan (Nerucci, no 27), où cette introduction est encore plus altérée.—Dans un conte catalan (Rondallayre, I, p. 107), on rapporte seulement les paroles de la plus jeune sœur.
Dans un autre groupe, la plus jeune sœur elle-même se borne à faire un souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien (Schneller, no 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisième dit qu'elle voudrait épouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux qu'elle lui donnerait.—Comparer deux contes italiens, l'un de Pise (Comparetti, no 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, no 55); un conte islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi le conte westphalien no 96 de la collection Grimm.
Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes allemands (Wolf, p. 168;—Meier, no 72), dans un conte autrichien (Vernaleken, no 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 112), dans deux contes siciliens (Pitrè, I, p. 328 et p. 330).
En examinant d'un peu près notre Oiseau de Vérité, on voit qu'il y est demeuré un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus, et, chaque jour aussi, la petite fille avait une étoile d'or sur la poitrine. Ce détail des dons merveilleux, non expliqué, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'épouser le roi, de donner à son mari des enfants ayant telles ou telles qualités extraordinaires.
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Nous avons dit que, dans la forme bien conservée du conte, la jalousie des deux sœurs aînées à l'égard de leur cadette rattache l'introduction au corps du récit. Ce sont, en effet, les deux sœurs qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on ne parle pas des sœurs de la jeune reine, et qu'à leur place figure la mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que deux ou trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux sœurs que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mère du roi, mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île de Syra, les contes italiens no 30 de la collection Comparetti et no 16 de la collection Gubernatis).—La mère du roi est remplacée par les sœurs de celui-ci dans le conte toscan no 6 de la collection Imbriani, et par ses frères dans le conte catalan.
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Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés, les enfants sont recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte italien de la Basilicate (Comparetti, no 6) et dans un conte sicilien (Pitrè, Nuovo Saggio, no 1), par un marchand, comme dans le conte lorrain.—Le conte sicilien no 36 de la collection Pitrè a ici quelque chose de particulier. Les trois enfants ont été déposés devant la porte, pour que les chiens les mangent. Viennent à passer trois fées. La première envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse qui ne se vide jamais; la troisième, un anneau qui doit changer de couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.