NOTES:

[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, Nuovo Saggio, nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette, mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue.



XXXVI
JEAN & PIERRE

Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre. Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.—«Cent écus,» répondit Pierre.—«Tu les auras; mais voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins cassés.—Maître, je ne me fâche jamais.»

A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins. Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien veux-tu?—Maître, vous me donnerez cent écus.—Tu les auras; mais voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins cassés.—Maître, je ne me fâche jamais.»

Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître, celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?—Maître,» répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la route.—Et l'argent?—L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous avez cassé les reins.—Tu veux donc me ruiner?—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter, et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui dit le laboureur, «où est le chariot?—Le chariot? je l'ai laissé dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.—Oh! tu nous ruineras, tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous ruineras!»—«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître, «qu'as-tu fait du grain?—Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.—Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»