«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon: «Combien vends-tu ta quenouille?—Je la vends pour des dents.» Elle retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille; «donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il, «vendre cette bobine pour deux mains.»

La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.»

La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta. La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard. Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas se montrer encore et disparut.

Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine, il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin.

Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant. La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être raconté.

«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents, coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.»

Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.


REMARQUES

Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque, les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau d'or et une quenouille d'or.

Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins particulière dans plusieurs autres contes.

Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit par se faire reconnaître du roi son fiancé.

Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur, lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver, le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.

En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre (Gubernatis, Novelline di S. Stefano, nº 13). Le voici dans ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari, et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans l'Oiseau bleu de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de son mari.

Dans un conte catalan (Rondallayre, t. III, p. 114), les yeux de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre en possession de ses yeux.—Comparer un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las Tradiciones populares españolas, t. I, p. 137).

Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait, pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant de soif pendant le voyage,—sa nourrice ne lui a fait manger tout le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,—elle supplie sa nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil, puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait. Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)

Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis (Zoological Mythology, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle, une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son second œil.

On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue Ausland, 1856, p. 2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés. La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme. «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon. Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la même façon le second œil.—Comparer la fin d'un conte grec moderne de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).

Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et, en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec). Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et, plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue pour ce qu'elle est réellement.