Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.—«Non, je n'ai rien vu.—Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.—«Non, je n'ai rien vu.» Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?—Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras dans la tour.»

Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé, car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.—Ah! tu as du bonheur de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes, «sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et tu seras transporté où tu voudras.—Mets-les au pied de ma guérite,» dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.»

Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,» lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau fauteuil.—Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau, lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?—Non, je n'ai rien vu.—Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.—«Non, je n'ai rien vu.» Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?—Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau.

Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.—Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce qu'il pouvait faire avec son sabre.

Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier. Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre service?—Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château du roi d'Angleterre.—Retournez-vous, vous y êtes.»

Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon service pour cinq ou six mois.—Vous ne savez donc pas,» dirent les trois frères, «que nous avons des dons?—Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.—Moi, j'ai une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en entendant ces paroles.—«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.—«Revenez demain à dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent.

Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons, et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet. Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront en prison.»

Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien aimable si vous me montriez votre bourse.—Volontiers, ma princesse.» Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un cachot pour l'y laisser mourir de faim.

Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.» Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre giberne?—Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son frère.

Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le montrer?—Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.