Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie de pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il ruminait un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de loin le seigneur, il se hâta de couvrir le feu et de mettre la marmite au milieu de la chambre.
«Eh!» dit le seigneur en entrant, «voilà une marmite singulièrement placée! Qu'y a-t-il dedans?—Monseigneur,» répondit Blancpied, «ce sont des pommes de terre, et je n'ai pas besoin de feu pour les faire cuire; je n'ai qu'à souffler avec le soufflet que voici. Tenez, voyez comme elles sont bien cuites. Avec un pareil soufflet, on épargne bien du bois!—Donne-moi ton soufflet,» dit le seigneur, «et je te tiens quitte de deux cents écus.—Je le veux bien,» répondit Blancpied.
Le seigneur prit le soufflet, et, de retour au château, il le remit à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa marmite. Le domestique souffla vingt-quatre heures durant, mais la marmite ne voulut pas bouillir.
Le seigneur, très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit: «Tu m'as vendu un soufflet qui devait faire merveille. Eh bien! mon domestique a eu beau souffler pendant vingt-quatre heures, le pot est resté froid comme devant.—Monseigneur,» répondit Blancpied, «votre domestique est un peu vif; il aura soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé.»
Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique: «Blancpied a dit que tu étais un peu vif; tu auras soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé.»
Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille rosse de cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue. Le seigneur, qui était venu reparler de sa créance, alla voir le cheval et ne fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or tomber sur la litière. «Eh quoi! Blancpied,» dit-il, «tu trouves de l'or dans le fumier de ton cheval? Vends-moi la bête, et je te quitte encore cent écus.—Monseigneur, le cheval est à vous si vous le désirez,» dit Blancpied; «du reste, il sera mieux chez vous qu'ici. Surtout, faites-lui donner bien régulièrement un picotin d'avoine le matin et du foin après midi.»
Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domestiques d'en avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre bête mourait de vieillesse.
Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire. Quand il eut fini ses doléances, Blancpied, qui l'avait écouté fort tranquillement, lui dit: «Monseigneur, comment avez-vous nourri le cheval?—Chaque jour,» répondit le seigneur, «je lui faisais donner un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à deux heures après midi une botte de foin.—Belle merveille si le cheval est mort,» dit Blancpied, «c'était à dix heures qu'il fallait lui donner l'avoine, et à une heure le foin.—Allons,» dit le seigneur, «n'en parlons plus. Mais où est ton père? Il y a longtemps que je ne l'ai vu.—Monseigneur, il est à la chasse: tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le rapporte.—Est-ce possible?» dit le seigneur. «Si tu m'expliques la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois encore.—Eh bien! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses poux. Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien.»