Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous dans nos nos 10, René et son Seigneur, et 20, Richedeau.

Un détail particulier à cette variante, c'est le moyen employé par Blancpied pour écarter les reproches du seigneur: il lui dit qu'on ne s'est pas servi comme il fallait des objets qu'il a vendus. Dans trois contes analogues, un conte normand (J. Fleury, p. 180), un conte sicilien (Pitrè, nº 157) et un conte islandais (Arnason, p. 581), le héros fait de même.

Le dénouement ordinaire des contes de ce type,—le héros dans le sac, et la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses ennemis à se noyer,—est remplacé ici par une facétie sous forme d'énigme, que nous rencontrons dans plusieurs contes différents du nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes.

Citons d'abord un conte picard (Mélusine, 1877, col. 279): Un seigneur envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur réclamer de l'argent qu'ils lui doivent. Un petit garçon, qui garde la maison, répond à toutes les questions de l'intendant d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette conversation au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver de nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront libérés de leur dette s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde énigme est conçue absolument dans les mêmes termes que celle de notre conte. (Comparer un autre conte picard, Romania, 1879, p. 253).—La remise de la dette est également le prix de l'explication d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 46).

Dans un conte de la Basse-Bretagne publié par M. Luzel (Mélusine, 1877, col. 465), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, Littérature orale, p. 140) et dans un conte gascon (Bladé, Contes et proverbes populaires recueillis en Armagnac, p. 14), l'énigme de notre conte se retrouve, à peu près identiquement, ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée par M. Eugène Rolland dans son petit livre Devinettes ou énigmes populaires de la France (Paris, 1877, pp. 41-42).—Comparer un conte italien des Abruzzes, altéré sur ce point (Finamore, II, nº 109).

Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise à l'ouvrage de M. Rolland quelques curieux rapprochements. M. Paris trouve notre énigme au XVIe siècle, sous diverses formes latines. Au moyen âge, Pierre Grognet, dans son livre Les mots dorez du grand et saige Cathon, en françoys et en latin, la donne d'abord en latin:

Ad silvam vado venatum cum cane quino:

Quod capio, perdo; quod fugit, hoc habeo;

puis en français:

A la forest m'en voys chasser

Avec cinq chiens à trasser;

Ce que je prens je perds et tiens,

Ce qui s'enfuys ay et retiens.

«C'est, dit le bon Grognet, quand on va chasser en sa teste avec cinq doigts de la main pour prendre et tuer ces petites bestes.»

Au moyen âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine de Salomon et Marcolphus, qui donne presque toute la série d'énigmes des contes picard, breton, etc., notre énigme reparaît, mais sous une forme altérée. Marcolphe répond à Salomon, qui lui demande où est son frère: «Frater meus extra domum sedens, quicquid invenit, occidit.» Même altération dans Bertoldo, poème italien de la fin du XVIe siècle. (Voir M. R. Kœhler, Mélusine, 1877, col. 475, et Jahrbuch für romanische und englische Literatur, 1863, p. 8.)

Comparer encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par Symposius, qui vivait à la fin du IVe siècle de notre ère, l'énigme nº XXX:

Est nova notarum cunctis captura ferarum,

Ut, si quid capias, id tecum ferre recuses,

At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes.

Enfin, il faut rappeler l'énigme posée à Homère, d'après la légende, par des enfants, des petits pêcheurs, et que ni Homère, ni ses compagnons ne purent deviner: «Tout ce que nous avons pris, nous le laissons; ce que nous n'avons pas pris, nous l'emportons.» Ὃσσ᾽ἕλομεν, λιπόμεσθα· ἅ δ᾽οὐχ ἕλομεν, φερόμεσθα. (Suidas, verbo Ὃμηρος.)



L
FORTUNÉ

Il était une fois une princesse qui était gardée dans un souterrain par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener avec lui au bois, elle disait: «Ah! ma grosse bête! qu'il fait bon aujourd'hui! le beau soleil! comme les oiseaux chantent bien!—Oui, ma princesse,» dit le léopard; «mais vous ne savez pas ce qui est encore plus beau: demain votre sœur aînée se marie.—Oh! ma grosse bête, je voudrais bien aller à la noce.—Non, vous n'irez pas: je ne vous laisserai point partir.—Oh! ma grosse bête, je serais si contente!—Eh bien! vous irez, mais à une condition: le premier morceau qu'on vous servira, vous me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Quand on revit la princesse, tout le monde fut dans une grande joie; on la croyait revenue pour toujours. Mais, au festin, elle ne pensa plus à ce que le léopard lui avait dit: elle mangea le premier morceau qu'on lui servit, et, au même instant, le léopard l'emporta. On la chercha partout, mais on ne put la retrouver.

Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard. «Ah! ma grosse bête,» disait-elle, «qu'il fait bon! Je serais bien contente si vous me conduisiez ici tous les jours; le soleil est si beau! les oiseaux chantent si bien!—Vous ne savez pas ce qui est encore plus beau, ma princesse: votre sœur cadette se marie demain.—Oh! ma grosse bête, je voudrais bien aller à la noce.—Non, je ne vous y laisserai pas aller: vous m'avez oublié l'autre jour.—Cette fois je penserai à vous.—Eh bien! le premier morceau qu'on vous servira, vous me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la croyait revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le premier morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir à la noce tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses parents furent obligés de la ramener au souterrain.

Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait chercher fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup, un aigle et une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis égorgée et qui ne pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné partagea entre eux la brebis: à l'aigle il donna la viande, au loup les os, et à la fourmi la tête pour se loger dedans. Chacun des animaux fut content de son lot, et le loup dit à Fortuné: «Quand tu voudras te changer en loup, tu te changeras en loup.» L'aigle lui dit: «Quand tu voudras te changer en aigle, tu te changeras en aigle.» La fourmi lui dit: «Quand tu voudras te changer en fourmi, tu te changeras en fourmi.»

Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il trouva tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là même qu'on ramenait la princesse au souterrain. «Voyons,» se dit Fortuné, «si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être changé en aigle.» Il se changea en aigle. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé en loup.» Il se changea en loup. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé en fourmi.» Il se changea en fourmi. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint homme.