LXVIII
LE SOTRÉ

Il y avait autrefois à Montiers un sotré[103], qui venait toutes les nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux, leur peignait la crinière et la queue; il emplissait leur mangeoire d'avoine et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et luisants, mais l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans qu'on pût savoir qui la gaspillait ainsi.

Le père Chaloine se dit un jour: «Il faut que je sache qui vient panser mes chevaux et gaspiller mon avoine.»

La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans l'écurie le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt le père Chaloine saisit une fourche en criant: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!» Et il enleva au sotré sa calotte rouge. «Rends-moi ma calicalotte,» lui dit le sotré, «sinon je te change en bourrique.» Mais l'autre ne voulut pas lâcher la calotte et continua à crier: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!»

Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure aux gens de sa maison, et leur dit que le sotré l'avait menacé de le changer en bourrique, parce qu'il lui avait pris sa calotte rouge.

Le lendemain matin, les gens de la maison, ne voyant pas le père Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien étonnés de voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors de la menace du sotré; on lui rendit sa calotte rouge, et la bourrique redevint le père Chaloine.

NOTES:

[103] Sorte de lutin.


REMARQUES