Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse passa, il s'élança en criant: «La bourse ou la vie!» Le beau monsieur lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa la bourse. «Mais,» pensa-t-il, ce n'est pas l'argent, c'est la bourse qu'on m'a dit de prendre.» Cette réflexion faite, il rapporta à ses compagnons la bourse vide. «Tu n'iras plus voler,» lui dirent les voleurs; «tu feras la cuisine.»
Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée d'or. Il se rendit à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez-vous: Jeannot et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, elle leur dit: «Eh bien! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ?—Moi, je suis boulanger,» répondit Claudot.—«Et moi,» dit Jeannot, «je suis serrurier.—Moi, je suis charbonnier,» dit Pierrot.—«Fais-tu au moins de bon charbon?» demanda la mère.—«Ecoutez, ma mère,» dit Pierrot, «je vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter: je ne suis pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien.—Oh! non, mon Pierrot, sois tranquille.»
Vint la voisine. «Eh bien, Marion,» dit-elle à la mère, qui était une bavarde, comme moi, «voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils à présent?—Claudot est boulanger,» répondit la mère; «Jeannot est serrurier; quant à Pierrot ..., il est ...—Vous avez bien de la peine à trouver le mot, Marion. Il est: quoi?—Il est voleur. Surtout n'en parlez à personne au monde.»
Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles du seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit: «Quel métier fait donc votre Pierrot?—Monseigneur, il est charbonnier.—J'ai entendu dire qu'il faisait de bon charbon.—Oh! monseigneur, comme les autres.»
Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.—Bonjour, Pierrot. Quel est ton métier, maintenant?—Je suis charbonnier, monseigneur.—On m'a dit que tu faisais de bon charbon.—Oh! monseigneur, comme les autres.—Entre nous, Pierrot, tu es un voleur,» dit le seigneur. «Pour voir si tu sais ton métier, je t'ordonne de voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes. Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du matin, tu seras pendu.—Monseigneur, je ne pourrai jamais.—Tu le feras, ou tu seras pendu.»
Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du seigneur. «Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval. Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir.» Il leur donna de l'eau des piones[106], qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain matin, le seigneur entra dans l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur avait suspendu au plafond: ce fut lui qui reçut tous les coups.
«Pierrot,» dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la foire.—Monseigneur, je ne pourrai jamais.—Tu as pris le cheval dans mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu.»
Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient à la foire, Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains. «Oh! que c'est beau!» dit un des hommes; «allons voir.—Non,» dit un autre. «Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs.» Pierrot alla un peu plus loin et recommença ses tours. «Oh!» dit l'un des hommes, «que c'est beau! courons voir: six iront, et six resteront près des bœufs.—Bah!» dirent les autres, «allons-y tous, ce n'est pas si loin.» Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir dans la campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre.
«Pierrot», dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il s'agit d'une autre affaire: j'ai un oncle curé qui dit tous les jours la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons la succession.—Monseigneur, je ne puis faire cela.—Tu as bien volé mon cheval et mes six bœufs; fais ce que je te commande, ou tu seras pendu.»
Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur l'autel, puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour dire la messe, Pierrot lui cria: «Payez votre servante Marguerite, puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les bras?» Le curé se mit la tête dans le sac; aussitôt Pierrot le saisit et le fit monter et descendre l'escalier du clocher. «Hélas!» disait le pauvre curé, «que de peines pour arriver au paradis!»