Au mois de novembre le grand-duc prit à Moscou la rougeole. Comme je ne l’avais pas eue, on usa de précaution pour m’empêcher de la gagner. Ceux qui entouraient ce prince ne vinrent pas chez nous, et tous les divertissements cessèrent. Dès que cette maladie fut passée et l’hiver établi, nous partîmes de Moscou pour Pétersbourg, en traîneaux; ma mère et moi dans un, le grand-duc et Brummer dans un autre. Nous fêtâmes le jour de naissance de l’Impératrice, 18 décembre, à Tver, d’où nous partîmes le lendemain. Arrivés à mi-chemin, au bourg de Chotilovo, le grand-duc, sur le soir, étant dans ma chambre, se trouva mal. On le mena dans la sienne et on le coucha. Il eut beaucoup de chaleur pendant la nuit. Le lendemain, à l’heure de midi, nous allâmes, ma mère et moi, dans sa chambre pour le voir. Mais à peine eus-je passé le seuil de la porte que le comte Brummer vint au devant de moi et me dit de ne pas passer outre. J’en voulus savoir la raison; et il me dit que les taches de la petite vérole venaient de paraître chez le grand-duc. Comme je ne l’avais pas eue, ma mère m’emmena bien vîte hors de la chambre, et il fut résolu que nous partirions le jour même, ma mère et moi, pour Pétersbourg, laissant le grand-duc et ses entours à Chotilovo. La comtesse Roumianzoff et la dame de ma mère y restèrent aussi, pour soigner, disait-on, le malade.
On avait envoyé un courrier à l’Impératrice, qui nous avait devancés et était déjà à Pétersbourg. A quelque distance de Novogorod nous rencontrâmes l’Impératrice qui, ayant appris que la petite vérole s’était déclarée chez le grand-duc, revenait de Pétersbourg pour l’aller trouver à Chotilovo, où elle s’établit aussi longtemps que dura la maladie. Dès que l’Impératrice nous vit, et quoique ce fût au milieu de la nuit, elle fit arrêter son traineau et le nôtre, et nous demanda des nouvelles de l’état du grand-duc. Ma mère lui dit tout ce qu’elle en savait, après quoi l’Impératrice ordonna au cocher d’aller, et nous continuâmes aussi notre chemin et arrivâmes à Novogorod vers le matin.
C’était un dimanche, et je m’en allai à la messe, après quoi nous dinâmes, et lorsque nous allions partir arrivèrent le chambellan prince Galitzine et le gentilhomme de la chambre, Zachar Czernicheff, qui venaient de Moscou et allaient à Pétersbourg. Ma mère se fâcha contre le prince Galitzine, parcequ’il allait avec le comte Czernicheff, et que celui-ci avait fait je ne sais quel mensonge. Elle prétendait qu’il fallait le fuir comme un homme dangereux qui composait des histoires à plaisir. Elle les bouda tous les deux, mais comme avec cette bouderie on s’ennuyait à mourir, que du reste on n’avait pas de choix, qu’ils étaient plus instruits et avaient plus de conversation que les autres, je ne donnai point dans cette bouderie, ce qui m’attira de la part de ma mère quelques incartades.
Enfin nous arrivâmes à Pétersbourg, où l’on nous logea dans une des maisons attenantes de la cour. Le palais n’étant pas assez grand alors pour que le grand-duc lui-même y put loger, il occupait aussi une maison placée entre le palais et la nôtre. Mon appartement était à gauche du palais, celui de ma mère à droite. Dès que ma mère vit cet arrangement, elle s’en fâcha: primo, parcequ’il lui parut que mon appartement était mieux distribué que le sien; secondo, parceque le sien était séparé du mien par une salle commune. Dans la vérité chacune de nous avait quatre chambres, deux sur le devant, deux sur la cour de la maison; les chambres étaient égales et meublées d’étoffes bleues et rouges sans aucune différence. Mais voici ce qui contribua beaucoup à fâcher ma mère. La comtesse Roumianzoff à Moscou m’avait apporté le plan de cette maison de la part de l’Impératrice, me défendant de sa part de parler de cet envoi, et me consultant pour savoir comment nous loger. Il n’y avait pas à choisir, les deux appartements étant égaux. Je le dis à la comtesse, qui me fit sentir que l’Impératrice aimerait mieux que j’eusse un appartement à part que de loger, comme à Moscou, dans un appartement commun avec ma mère. Cet arrangement me plaisait aussi, parceque j’étais fort gênée dans celui de ma mère, et qu’à la lettre cette société ne plaisait à personne. Ma mère eut vent de ce plan qui m’avait été montré. Elle m’en parla, et je lui dis la pure vérité, comme la chose s’était passée. Elle me gronda du secret que je lui en avais fait. Je lui dis qu’on me l’avait défendu; mais elle ne trouva pas cette raison bonne, et, en général, je vis que de jour en jour elle s’irritait plus contre moi, et qu’elle était brouillée à peu près avec tout le monde, de façon qu’elle ne venait plus guère ni dîner ni souper à table, mais se faisait servir dans son appartement. Pour moi j’allais chez elle trois ou quatre fois par jour. Le reste du temps je l’employais à apprendre la langue russe, à jouer du clavecin, et je m’achetais des livres, de façon qu’à quinze ans j’étais isolée et assez appliquée pour mon âge.
A la fin de notre séjour à Moscou était arrivée une ambassade Suèdoise, à la tête de laquelle se trouvait le sénateur Cedercreutz. Peu de temps après arriva encore le comte Gyllenbourg, pour notifier à l’Impératrice le mariage du prince de Suède, frère de ma mère, avec une princesse de Suède. Le comte Gyllenbourg nous était connu, avec beaucoup d’autres Suèdois, lors du départ du prince royal pour la Suède. C’était un homme de beaucoup d’esprit, qui n’était plus jeune, et dont ma mère faisait un très grand cas. Pour moi je lui devais en quelques façons de l’obligation, car, à Hambourg, voyant que ma mère faisait peu ou point de cas de moi, il lui dit qu’elle avait tort, et qu’assurément j’étais une enfant au-dessus de mon âge. Arrivé à Pétersbourg il vint chez nous, et, comme à Hambourg il m’avait dit que j’avais une tournure d’esprit très philosophique, il me demanda comment allait ma philosophie dans le tourbillon où j’étais placée? Je lui contai ce que je faisais dans ma chambre. Il dit qu’une philosophe de quinze ans ne pouvait se connaître soi-même, et que j’étais entourée de tant d’écueils, qu’il y avait tout à craindre que je n’échouasse, à moins que mon âme ne fut d’une trempe tout-à-fait supérieure; qu’il fallait la nourrir avec les meilleures lectures possibles, et à cet effet il me recommanda les vies illustres de Plutarque, la vie de Cicéron, et les Causes de la grandeur et de la décadence de la République romaine, par Montesquieu. Tout de suite je me fis chercher ces livres, qu’on eut de la peine à trouver à Pétersbourg alors, et je lui dis que j’allais lui tracer mon portrait, telle que je me connaissais, afin qu’il pût voir si je me connaissais ou non.
Réellement je mis mon portrait par écrit, que j’intitulai:—Portrait du philosophe de quinze ans.—et je le lui donnai. Bien des années après, et nommément l’année 1758, j’ai retrouvé ce portrait, et j’ai été étonnée de la profondeur des connaissances sur moi-même qu’il renfermait. Malheureusement je l’ai brûlé, cette année-là, avec tous mes autres papiers, craignant d’en garder un seul dans mon appartement lors de la malheureuse affaire de Bestoujeff.
Le comte Gyllenbourg me rendit quelques jours après mon écrit. J’ignore s’il en a tiré copie. Il l’accompagna d’une douzaine de pages de réflexions qu’il avait faites à mon sujet, par lesquelles il tâchait de fortifier en moi tant l’élévation de l’âme et la fermeté que les autres qualités du cœur et de l’esprit. Je lus et relus plusieurs fois son écrit, je m’en pénétrai, et me proposai bien sincèrement de suivre ses avis. Je me le promis à moi-même, et quand je me suis promis une chose à moi-même, je ne me souviens pas d’y avoir manqué. Ensuite je rendis au comte Gyllenbourg son écrit, comme il m’en avait priée, et j’avoue qu’il a beaucoup servi à former et à fortifier la trempe de mon esprit et de mon âme.
Au commencement de février, l’Impératrice revint avec le grand-duc de Chotilovo. Dès qu’on nous dit qu’elle arrivait nous allâmes au-devant d’elle et la rencontrâmes dans la grande salle, entre quatre et cinq heures du soir, à peu près dans l’obscurité. Malgré cela je fus presque effrayée de voir le grand-duc, qui était extrêmement grandi, mais méconnaissable de figure. Il avait tous les traits grossis, le visage encore tout enflé, et l’on voyait, à n’en pas douter, qu’il resterait fortement marqué. Comme on lui avait coupé les cheveux, il avait une immense perruque qui le défigurait encore plus. Il vint à moi et me demanda si je n’avais pas de peine à le reconnaître. Je lui bégayai mon compliment sur sa convalescence, mais au fait il était devenu affreux.
Le 9 février il y eut une année révolue depuis mon arrivée à la cour de Russie. Le 10 février 1745 l’Impératrice célébra le jour de naissance du grand-duc. Il commençait sa 17ième année. Elle dîna avec moi seule sur le trône. Le grand-duc ne parut pas en public ce jour-là, ni de longtemps encore. On n’était pas pressé de le montrer dans l’état où l’avait mis la petite vérole. L’Impératrice me graciosa beaucoup pendant ce dîner. Elle me dit que les lettres russes que je lui avais écrites à Chotilovo lui avaient fait grand plaisir (à dire vrai elles étaient de la composition de M. Adadourof, mais je les avais écrites de ma main); quelle était informée que je m’appliquais beaucoup à apprendre la langue du pays. Elle me parla en russe et voulut que je lui répondisse dans cette langue, ce que je fis, et alors elle voulut bien louer ma bonne prononciation. Ensuite elle me fit entendre que j’étais devenue plus jolie depuis ma maladie de Moscou; en un mot pendant tout le dîner elle ne fut occupée qu’à me donner des témoignages de bonté et d’affection. Je revins chez moi fort gaie et fort heureuse de mon dîner, et tout le monde m’en félicita. L’Impératrice fit porter chez elle mon portrait que le peintre Caravaque avait commencé, et elle le garda dans sa chambre: c’est le même que le sculpteur Falconnet a emporté avec lui en France; il était alors parlant.
Pour aller à la messe ou chez l’Impératrice il fallait que ma mère et moi nous passassions par les appartements du grand-duc, qui logeait tout près de mon appartement: par conséquent nous, le voyions souvent. Il venait aussi le soir passer quelques instants chez moi, mais sans nul empressement; au contraire il était toujours bien aise de trouver quelque prétexte pour s’en dispenser, et rester chez lui entouré de son enfantillage ordinaire, dont j’ai déjà parlé.