Peu de temps après l’arrivée de l’Impératrice et du grand-duc à Pétersbourg, ma mère eut un violent chagrin qu’elle ne put cacher; voici le fait.

Le prince Auguste, frère de ma mère, lui avait écrit à Kiev, pour lui témoigner son envie de venir en Russie. Ma mère était instruite que ce voyage n’avait pour but que de se faire déférer à la majorité du grand-duc, qu’on voulait devancer, l’administration du pays de Holstein: c’est à dire, qu’on désirait retirer la tutelle des mains du frère ainé devenu prince royal de Suède, pour donner l’administration du pays de Holstein, sous le nom du grand-duc majeur, au prince Auguste, frère puîné de ma mère et du prince royal de Suède. Cette intrigue était ourdie par le parti Holsteinois, contraire au prince royal de Suède, joint aux Danois qui ne pouvaient pardonner à ce prince de l’avoir emporté en Suède sur le prince royal de Danemark, que les Dalécarliens voulaient élire pour successeur au trône de Suède. Ma mère répondit au prince Auguste, son frère, de Koselsk, qu’au lieu de se prêter aux intrigues qui le poussaient à agir contre son frère, il ferait mieux d’aller servir dans le service de Hollande, où il se trouvait, et de se faire tuer avec honneur, que de cabaler contre son frère et de se joindre aux ennemis de sa sœur en Russie. Ma mère entendait par là le comte Bestoujeff qui soutenait toute cette intrigue pour nuire à Brummer, et tous les autres amis du prince-royal de Suède, tuteur du grand-duc pour le Holstein. Cette lettre fut ouverte et lue par le comte Bestoujeff, et par l’Impératrice, qui n’était pas du tout contente de ma mère, et très irritée contre le prince-royal de Suéde, lequel, mené par sa femme, sœur du roi de Prusse, s’était laissé entraîner par le parti français dans toutes les vues de celui-ci, parfaitement contraires à celui de la Russie. On lui reprochait son ingratitude, et on accusait ma mère de manquer de tendresse vis-à-vis de son frère puîné, de ce qu’elle lui avait écrit de se faire tuer, expression qu’on traitait de dure et d’inhumaine, tandisque ma mère, vis-à-vis de ses amis, se vantait d’avoir employé une expression ferme et sonnante. Le résultat de tout cela fut que, sans égard aux dispositions de ma mère, ou plutôt pour la piquer et faire dépit à tout le parti Holstein-Suédois, le comte Bestoujeff obtint la permission pour le prince Auguste de Holstein, à l’insu de ma mère, de venir à Pétersbourg. Ma mère, quand elle apprit qu’il était en chemin, en fut extrêmement fâchée et affligée, et le reçut fort mal. Mais lui, poussé par Bestoujeff, alla son train. On persuada l’Impératrice de le bien recevoir, ce qu’elle fit extérieurement. Cependant cela ne dura pas et ne pouvait durer, le prince Auguste par lui-même n’étant pas un sujet distingué. Son extérieur même ne prévenait pas en sa faveur; il était fort petit et mal-tourné, ayant peu d’esprit et étant fort emporté, d’ailleurs mené par ses entours qui n’étaient rien du tout eux-mêmes. La bêtise, puisqu’il faut tout dire, de son frère fâchait fort ma mère: en un mot elle était à peu près au désespoir de son arrivée.

Le comte Bestoujeff s’étant emparé par les entours de ce Prince, de son esprit, fit d’une pierre bien des coups. Il ne pouvait ignorer que le grand-duc haïssait Brummer autant que lui. Le prince Auguste ne l’aimait pas non plus, parcequ’il était attaché au prince-royal de Suède, sous prétexte de parenté et comme Holsteinois. Ce prince se faufila avec le grand-duc en lui parlant continuellement du Holstein et l’entretenant de sa majorité future, de façon qu’il le porta à presser lui-même sa tante et le comte Bestoujeff de rechercher qu’on devançât sa majorité. Pour cet effet il fallait le consentement de l’empereur romain. C’était alors Charles VII, de la maison de Bavière. Mais sur ces entrefaites il vint à mourir, et cette affaire traîna jusqu’à l’élection de François I.

Le prince Auguste ayant été assez mal reçu de ma mère, et lui marquant peu de considération, diminua par là aussi le peu que le grand-duc en avait conservé pour ma mère. D’un autre côté, tant le prince Auguste que le vieux valet de chambre, favori du grand-duc, craignant apparemment mon influence future, entretenaient souvent le grand-duc de la façon dont il fallait traiter sa femme. Romberg, ancien dragon Suédois, lui disait que la sienne n’osait pas souffler devant lui, ni se mêler de ses affaires; que quand elle voulait ouvrir la bouche seulement, il lui ordonnait de se taire; que c’était lui qui était le maître à la maison, et qu’il était honteux pour un mari de se laisser mener par sa femme, comme un benêt.

Le grand-duc, de son côté, était discret comme un coup de canon, et quand il avait le cœur gros et l’esprit rempli de quelque chose, il n’avait rien de plus pressé que de le conter à ceux auxquels il était habitué de parler, sans considérer à qui il le disait. Aussi tous ces propos, le grand-duc me les conta tout franchement lui-même à la première occasion où il me vit. Il croyait toujours bonnement que tout le monde était de son avis, et qu’il n’y avait rien de plus naturel que cela. Je n’eus garde d’en faire confidence à qui que ce fût, mais je ne laissai pas de faire des réflexions très sérieuses sur le sort qui m’attendait. Je résolus de ménager beaucoup la confiance du grand-duc, afin qu’il pût au moins m’envisager comme une personne sûre pour lui, à laquelle il pût tout dire sans aucune conséquence pour lui, à quoi j’ai réussi pendant longtemps. Au reste je traitais le mieux que je pouvais tout le monde, et me faisais une étude de gagner l’amitié, ou du moins de diminuer l’inimitié de ceux que je pouvais seulement soupçonner d’être mal disposés en ma faveur. Je ne témoignais de penchant pour aucun côté, ni me mêlais de rien, avais toujours un air serein, beaucoup de prévenance, d’attention et de politesse pour tout le monde, et comme j’étais naturellement fort gaie, je vis avec plaisir que de jour en jour je gagnais l’affection du public, qui me regardait comme une enfant intéressante, et qui ne manquait pas d’esprit. Je montrais un grand respect à ma mère, une obéissance sans bornes à l’Impératrice, la considération la plus profonde au grand-duc, et je cherchais avec la plus profonde étude l’affection du public.

L’Impératrice m’avait donné, dès Moscou, des dames et des cavaliers qui composaient ma cour. Peu de temps après mon arrivée à Pétersbourg elle me donna des femmes de chambre russes, afin, disait-elle, de me faciliter l’usage de la langue russe. Ceci m’accommoda beaucoup: c’étaient toutes des jeunes personnes dont la plus âgée avait à peu près vingt ans; ces filles étaient toutes fort gaies, de façon que depuis ce moment je ne faisais que chanter, danser et folâtrer dans ma chambre, depuis le moment de mon réveil jusqu’à celui de mon sommeil. Le soir, après souper, je faisais entrer dans ma chambre à coucher les trois dames que j’avais, les deux princesses Gagarine et Melle Koucheleff, et nous jouions au colin-maillard et à toutes sortes de jeux selon notre âge. Toutes ces filles craignaient mortellement la comtesse Roumianzoff; mais comme elle jouait aux cartes, ou bien dans l’antichambre ou chez elle, depuis le matin jusqu’au soir, sans se lever de sa chaise que pour ses besoins, elle n’entrait guère chez moi.

Au milieu de toute notre gaîté, il me prit fantaisie de distribuer le soin de tous mes effets entre mes femmes. Je laissai mon argent, mes dépenses, et mon linge entre les mains de Melle Schenck, la fille de chambre que j’avais amenée d’Allemagne: c’était une vieille fille, sotte et grogneuse, à laquelle notre gaîté déplaisait souverainement; outre cela elle était jalouse de toutes ces jeunes compagnes qui allaient partager ses fonctions et mon affection. Je donnai tous mes bijoux à Melle Joukoff: celle-ci ayant plus d’esprit et étant plus gaie et plus franche que les autres, commençait à entrer en faveur chez moi. Mes habits je les confiai à mon valet de chambre Timothée Yévreinoff; mes dentelles à Melle Balkoff, qui ensuite épousa le poëte Soumarokoff; mes rubans furent donnés à Melle Scorochodov l’ainée, mariée depuis à Aristarque Kachkine; sa sœur cadette, nommée Anne, n’eut rien, parcequ’elle n’avait que 13 à 14 ans. Le lendemain de ce bel arrangement, où j’avais exercé mon pouvoir central dans ma chambre, sans consulter âme qui vive, il y eut comédie le soir. Pour y aller il fallait passer par les appartements de ma mère. L’Impératrice, le grand-duc, et toute la cour y vinrent. On avait construit un petit théâtre dans un manége qui avait servi, du temps de l’impératrice Anne, au duc de Courlande dont j’occupais l’appartement. Après la comédie, quand l’Impératrice fut retournée chez elle, la comtesse Roumianzoff vint dans ma chambre, et me dit que l’Impératrice improuvait l’arrangement que j’avais fait de distribuer le soin de mes effets entre mes femmes, et qu’elle avait ordre de retirer les clefs de mes bijoux d’entre les mains de Melle Joukoff, pour les rendre à Melle Schenck, ce qu’elle fit en ma présence, après quoi elle s’en alla et nous laissa, Melle Joukoff et moi, avec une physionomie un peu allongée, et Melle Schenck triomphante de la confiance marquée de l’Impératrice. Elle commença à prendre avec moi des airs arrogants qui la rendirent plus sotte que jamais et moins aimable encore qu’elle ne l’était déjà.

La première semaine du grand carême j’eus une scène fort singulière avec le grand-duc. Le matin, lorsque j’étais dans ma chambre avec mes femmes, qui étaient toutes très dévotes, à entendre chanter les matines qu’on disait dans l’antichambre, je reçus de la part du grand-duc une ambassade. Il m’envoyait son nain pour me demander comment je me portais, et pour me dire qu’à cause du grand carême il ne viendrait pas ce jour-là chez moi. Le nain nous trouva tous écoutant les prières et remplissant exactement les prescriptions du carême, selon notre rite. Je rendis au grand-duc, par son nain, le compliment d’usage, et il s’en alla. Le nain revenu dans la chambre de son maître, soit que réellement il se trouvât édifié de ce qu’il avait vu, ou qu’il voulût par là engager son cher seigneur et maître, qui n’était rien moins que dévot, d’en faire autant, ou par étourderie, se mit à faire de grands éloges de la dévotion qui régnait dans mon appartement, et par là le mit de très mauvaise humeur contre moi. La première fois que je vis le grand-duc il commença par me bouder. Lui en ayant demandé la raison, il me gronda beaucoup de l’extrême dévotion, selon lui, dans laquelle je me donnais. Je lui demandai qui lui avait dit cela, et alors il me nomma son nain comme témoin oculaire. Je lui dis que je n’en faisais pas plus qu’il ne convenait, ce à quoi tout le monde se soumettait, et dont on ne pouvait se dispenser sans scandale; mais il était d’un avis contraire. Cette dispute finit comme la plupart finissent, c’est à dire que chacun reste de son avis, et Son Altesse Impériale n’ayant pas durant la messe d’autre que moi à qui parler, peu à peu cessa de me bouder.

Deux jours après j’eus une autre alarme. Le matin, tandis qu’on chantait les matines chez moi, Melle Schenck, tout effarée, entra dans ma chambre et me dit que ma mère se trouvait mal, qu’elle s’était évanouie. J’y courus de suite. Je la trouvai couchée par terre sur un matelas, mais pas sans connaissance. Je pris la liberté de lui demander ce qu’elle avait. Elle me dit qu’ayant voulu se faire saigner, le chirurgien avait eu la maladresse de la manquer quatre fois, aux deux mains et aux deux pieds, et qu’elle s’était évanouie. Je savais d’ailleurs qu’elle craignait la saignée; j’ignorais le dessein qu’elle avait de se faire saigner, ni même qu’elle en avait besoin. Cependant elle me reprocha de prendre peu de part à son état, et me dit quantité de choses désagréables à ce sujet. Je m’excusai le mieux que je pus, lui avouant mon ignorance; mais voyant qu’elle avait beaucoup d’humeur, je me tus et tâchai de retenir mes larmes, et ne m’en allai que lorsqu’elle me l’eût ordonné avec assez d’aigreur. Revenue en pleurs dans ma chambre, mes femmes en voulaient savoir la cause: je la leur dis tout simplement. J’allais plusieurs fois dans la journée dans l’appartement de ma mère, et je m’y arrêtais autant qu’il en fallait pour ne pas lui être à charge, ce qui était un point capital chez elle, auquel j’étais si bien accoutumée, qu’il n’y avait rien que j’aie tant évité dans ma vie que d’être à charge; et je me suis toujours retirée à l’instant où naissait dans mon esprit le soupçon que je pouvais être à charge et par conséquent produire de l’ennui. Mais je sais par expérience que tout le monde n’a pas le même principe, parceque ma patience à moi a souvent été mise à l’épreuve par ceux qui ne savent pas s’en aller avant que d’être à charge ou de faire naître de l’ennui.

Pendant le carême ma mère eut un chagrin bien réel. Elle reçut la nouvelle, au moment où elle s’y attendait le moins, que ma sœur cadette, nommée Elisabeth, était morte subitement à l’âge de trois à quatre ans. Elle en fût très affligée. Je la pleurai aussi.