Mes gens se mirent martel en tête, les uns par jalousie, les autres appréhendant les suites qui pouvaient en résulter pour eux et pour nous. Un jour qu’il y avait bal masqué à la cour, et que j’étais rentrée dans ma chambre pour changer d’habit, mon valet de chambre Timothée Yéveinoff me prit à part et me dit qu’il était, ainsi que toute ma chambre, effrayé du danger dans lequel il voyait que je me précipitais. Je lui demandai ce que ce pouvait être. Il me dit: «Vous ne faites que parler et vous n’êtes occupée que d’André Czernicheff.»—«Hé bien,» dis-je, dans l’innocence de mon cœur, «quel mal y a-t-il à cela? c’est mon fils: le grand-duc l’aime autant et plus que moi, et il nous est attaché et fidèle.»—«Oui,» me répondit-il, «cela est vrai, le grand-duc peut faire comme il lui plaît, mais vous n’avez pas le même droit. Ce que vous nommez bonté et attachement parceque cet homme est fidèle et vous sert, vos gens le nomment amour.» Quand il eut prononcé ce mot dont je ne me doutais seulement pas, je fus frappée comme de la foudre, et du jugement de mes gens, que je nommais téméraire, et de l’état dans lequel je me trouvais sans m’en douter. Il me dit qu’il avait conseillé à son ami André Czernicheff de se dire malade afin de faire cesser ces propos. Celui-ci suivit les avis de Yévreinoff, et sa prétendue maladie dura jusqu’au mois d’avril à-peu-près. Le grand-duc s’occupa beaucoup de la maladie de cet homme, et il m’en parlait toujours, ne sachant rien de tout ceci. Au palais d’été, André Czernicheff reparut: je ne pus plus le revoir sans embarras. En attendant, l’Impératrice avait trouvé bon de faire un nouvel arrangement avec les domestiques de la cour. Ils servaient dans toutes les chambres à tour de rôle, et André Czernicheff comme les autres par conséquent. Le grand-duc avait souvent des concerts pendant les après-dîners, et lui-même y jouait du violon. Pendant un de ces concerts, où je m’ennuyais ordinairement, je m’en allai dans ma chambre. Celle-ci donnait dans la grande salle du palais d’été, dont on peignait alors le plafond, et qui était toute remplie d’échaffaudages. L’Impératrice était absente; Mme Krouse était allée chez sa fille, Mme Sievers: je ne trouvai âme qui vive dans ma chambre. Par ennui j’ouvris la porte de la salle, et je vis à l’autre bout André Czernicheff. Je lui fis signe d’approcher; il vint à la porte, à dire vrai, avec beaucoup d’appréhension. Je lui demandai si l’Impératrice viendrait bientôt. Il me dit: «Je ne saurais vous parler, on fait trop de bruit dans la salle; faites moi entrer dans votre chambre.» Je lui répondis: «C’est ce que je ne ferai pas.» Il était en dehors de la porte, et moi en dedans, tenant la porte entr’ouverte et lui parlant ainsi. Un mouvement involontaire me fit tourner la tête du côté opposé à la porte près de laquelle je me tenais; je vis derrière moi, à l’autre porte de ma chambre de toilette, le chambellan comte Divier, qui me dit: «Le grand-duc vous demande, madame.» Je fermai la porte de la salle et je m’en retournai, avec le comte Divier, dans l’appartement où le grand-duc avait son concert. J’ai appris depuis que le comte Divier était une espèce de rapporteur, chargé de cet emploi, comme plusieurs autres placés auprès de nous. Le lendemain de ce jour, un dimanche, après la messe, nous apprîmes, le grand-duc et moi, que les trois Czernicheffs avaient été placés comme lieutenants dans les régiments qui étaient du côté d’Orenbourg; et l’après-dîner de ce jour Mme Tchoglokoff fut placée près de moi.
Peu de jours après on nous donna l’ordre de nous préparer à accompagner l’Impératrice pour aller à Réval. En même temps Mme Tchoglokoff vint me dire de la part de Sa Majesté Impériale qu’elle me dispensait de venir à l’avenir dans sa chambre de toilette, et que quand j’aurais à lui dire quelque chose, ce ne fut point par d’autres que par elle, Mme Tchoglokoff. Au fond j’étais enchantée de cet ordre, qui me dispensait de faire le pied de grue entre les femmes de l’Impératrice; d’ailleurs je n’y allais pas souvent et ne voyais Sa Majesté que très rarement. Depuis que j’y étais entrée, elle ne s’était montrée à moi que trois ou quatre fois, et ordinairement, peu à peu et une à une les femmes de l’Impératrice quittaient cette pièce quand j’y entrais. Pour n’y pas rester seule, je n’y restais pas longtemps non plus.
Au mois de juin l’Impératrice partit pour Réval, et nous l’accompagnâmes. Nous allions, le grand-duc et moi, dans un carrosse à quatre places: le prince Auguste et Mme Tchoglokoff composaient notre carrosse. Notre façon de voyager n’était ni agréable ni commode. Les maisons de poste ou de station étaient occupées par l’Impératrice; pour nous, on nous donnait des tentes, ou bien on nous plaçait dans les offices. Je me souviens qu’un jour je m’habillai, pendant ce voyage, près du four où l’on venait de cuire le pain, et qu’une autre fois dans la tente où on avait dressé mon lit, il y avait de l’eau jusqu’à mi-pied quand j’y entrai. Outre cela l’Impératrice n’ayant aucune heure fixe ni pour partir, ni pour arriver, ni pour les heures de repas, ni pour celles de repos, nous étions tous, maîtres et domestiques, harassés d’une étrange manière.
Après dix ou douze jours de marche nous arrivâmes à une terre du comte Steinbock, 40 verstes de Réval, d’où l’Impératrice partit en grande cérémonie, voulant arriver de soir à Catherinthal; mais je ne sais comment il se fit que la marche se prolongea jusqu’à une heure et demie du matin.
Pendant tout le voyage, depuis Pétersbourg jusqu’à Réval, Mme Tchoglokoff faisait l’ennui et la désolation de notre carrosse. La moindre chose qu’on disait, elle ripostait par: «Pareil discours déplairait à Sa Majesté;» ou «Pareille chose ne serait pas approuvée par l’Impératrice.» C’étaient quelquefois les choses les plus innocentes et les plus indifférentes auxquelles elle attachait de pareilles étiquettes. Pour moi, je pris mon parti: je ne fis que dormir, pendant la route, dans le carrosse.
Dès le lendemain de notre arrivée à Catherinthal le train ordinaire de la cour recommença, c’est-à-dire, que depuis le matin jusqu’au soir, et très avant dans la nuit, on jouait assez gros jeu dans l’antichambre de l’Impératrice, qui était une salle laquelle coupait la maison et les deux étages en deux. Mme Tchoglokoff était joueuse. Elle m’engagea à jouer tout comme les autres au pharaon: toutes les favorites de l’Impératrice y étaient ordinairement établies, lorsqu’elles ne se trouvaient pas dans l’appartement de Sa Majesté Impériale ou plutôt dans sa tente, car elle en avait fait placer une très grande et magnifique à côté de ses chambres, qui étaient au rez de chaussée et très petites, comme Pierre I en construisait ordinairement. Il avait fait bâtir cette maison de campagne et planter le jardin.
Le prince et la princesse Repnine, qui étaient du voyage, et qui savaient la conduite arrogante et dénuée de sens commun que Mme Tchoglokoff avait tenue pendant la route, m’engageaient à en parler à la comtesse Schouvaloff et à Mme Ismaïloff, les dames les plus affectionnées de l’Impératrice. Ces dames n’aimaient pas Mme Tchoglokoff, et elles étaient déjà instruites de ce qui s’était passé. La petite comtesse Schouvaloff, qui était l’indiscrétion même, n’attendit pas que je lui en parlasse, mais, étant assise au jeu à côté de moi, elle commença elle-même à m’en parler, et comme elle avait le ton très goguenard, elle tourna toute la conduite de Mme Tchoglokoff tellement en ridicule que bientôt celle-ci devint la risée de tout le monde. Elle fit plus: elle conta à l’Impératrice tout ce qui s’était passé. Apparemment que l’on fit fermer la bouche à Mme Tchoglokoff, car elle adoucit de beaucoup son ton vis-à-vis de moi. A dire la vérité, j’avais grand besoin que cela se fît, car je commençais à sentir une grande disposition à la mélancolie. Je me sentais totalement isolée. Le grand-duc prit à Réval un goût passager pour une dame Cédéraparre. Il ne manqua pas, selon sa coutume prise, de m’en faire confidence tout de suite. Je sentais des maux de poitrine fréquents, et il me prit un crachement de sang à Catherinthal, pour lequel on me saigna. L’après-diner de ce jour Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me trouva les larmes aux yeux. Alors avec une contenance extrêmement adoucie elle me demanda ce que j’avais, et me proposa de la part de l’Impératrice, pour dissiper mon hypocondrie, disait-elle, de faire un tour au jardin. Ce jour-là le grand-duc était allé à la chasse avec le grand-veneur Razoumowsky. Elle me remit outre cela, de la part de sa Majesté Impériale, 3000 roubles pour jouer au pharaon. Les dames avaient remarqué que je manquais d’argent et l’avaient dit à l’Impératrice. Je la priai de remercier Sa Majesté Impériale de ses bontés, et je m’en allai avec Mme Tchoglokoff me promener au jardin, pour prendre l’air.
Quelques jours après notre arrivée à Catherinthal nous y vîmes venir le grand-chancelier comte Bestoujeff, accompagné de l’ambassadeur impérial, le baron Preyslain, et nous apprîmes par les compliments qu’il nous fit, que les deux cours impériales venaient de s’unir par un traité d’alliance. Ensuite de quoi l’Impératrice alla voir l’exercice de la flotte; mais, excepté la fumée du canon, nous ne vîmes rien. La journée était excessivement chaude et le calme parfait. Au retour de cette manœuvre, il y eut un bal dans les tentes de l’Impératrice, dressées sur la terrasse. Le souper était dressé en plein air, à l’entour d’un bassin où il devait y avoir un jet d’eau. Mais à peine l’Impératrice se fut-elle placée à table, qu’il survint une ondée qui mouilla toute la compagnie, laquelle se retira comme elle put dans les maisons et dans les tentes. Ainsi finit cette fête.
Quelques jours après l’Impératrice partit pour Roguervick. La flotte y manœuvra de nouveau: nous n’en vîmes encore que la fumée. Ce voyage nous meurtrit singulièrement les pieds à tous. Le sol de cet endroit est un roc, couvert d’une épaisse couche de petits cailloux d’une telle nature que lorsqu’on se tient pendant quelque temps à la même place, les pieds enfoncent et les cailloux vous couvrent les pieds. Nous y campions et étions obligés d’aller, d’une tente à l’autre et dans nos tentes, sur ce terrain pendant plusieurs jours. J’en eus mal aux pieds pendant plus de quatre mois. Les galériens qui travaillaient au môle, portaient des sabots, et ceux-ci ne résistaient guère au delà de huit à dix jours.
L’ambassadeur impérial avait suivi Sa Majesté dans ce port. Il y dîna et soupa avec elle à mi-chemin entre Roguervick et Réval. Pendant ce souper on amena à l’Impératrice une vieille femme de 130 ans qui avait l’air d’un squelette ambulant. Elle lui fit donner des plats de sa table et de l’argent, et nous continuâmes notre route.