Revenue à Catherinthal, Mme Tchoglokoff eut la satisfaction d’y trouver son mari revenu de sa mission de Vienne. Beaucoup d’équipages de la cour avaient déjà pris le chemin de Riga, où l’Impératrice voulait se rendre. Mais revenue de Roguervick, l’Impératrice changea d’avis subitement. Bien des gens se cassèrent la tête pour deviner la cause de ce changement. Plusieurs années après la cause se découvrit. Au passage de M. Tchoglokoff par Riga, un prêtre luthérien, fou ou fanatique, lui remit une lettre et un mémoire pour l’Impératrice, dans lequel il l’exhortait à ne pas entreprendre ce voyage, lui disant qu’elle y courrait le plus grand danger; qu’il y avait des gens apostés par les ennemis de l’empire pour la tuer, et d’autres balivernes de cette force-là. Ces écrits, remis à Sa Majesté Impériale, lui firent passer l’envie d’aller plus loin. Pour le prêtre, il fut reconnu pour fou, mais le voyage n’eut pas lieu.

Nous revînmes à petites journées de Réval à Pétersbourg. Je gagnai dans ce voyage un grand mal de gorge, dont je fus alitée pendant plusieurs jours, ensuite de quoi nous allâmes à Péterhof, et de là nous faisions des excursions de huit en huit jours à Oranienbaum.

Au commencement d’août l’Impératrice nous envoya dire, au grand-duc et à moi, que nous devions faire nos dévotions. Nous nous conformâmes tous les deux à ses volontés, et tout de suite nous commençâmes à faire chanter matines et vêpres chez nous et aller à la messe tous les jours. Le vendredi lorsqu’il s’agit d’aller à la confession, la cause de cet ordre donné de faire des dévotions s’éclaircit. Simon Théodorsky, évêque de Pleskov, nous questionna beaucoup tous les deux, chacun séparément, sur ce qui s’était passé entre les Czernicheffs et nous. Mais, comme il ne s’était passé rien du tout, il fut un peu penaud quand il vit qu’avec l’ingénuité de l’innocence, on lui dit qu’il n’y avait pas même l’ombre de ce que l’on avait osé supposer. Il lui échappa de me dire à moi: «Mais d’où vient donc que l’Impératrice est prévenue du contraire?» à quoi je lui répondis que je l’ignorais. Je suppose que notre confesseur communiqua notre confession à celui de l’Impératrice, et que celui-ci redit à Sa Majesté ce qui en était, ce qui certainement ne pouvait nous nuire. Nous communiâmes le samedi, et le lundi nous allâmes à Oranienbaum pour huit jours, tandis que l’Impératrice fit une excursion à Zarskoé-Sélo.

Arrivé à Oranienbaum, le grand-duc enrégimenta toute sa suite. Les chambellans, les gentilshommes de la chambre, les charges de la cour, les adjudants du prince Repnine, son fils lui-même, les domestiques de la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur l’épaule. Son Altesse Impériale les exerçait tous les jours, leur faisait monter la garde: le corridor de la maison leur servait de corps de garde, où ils passaient la journée. Pour les repas les cavaliers montaient en haut, et le soir ils venaient dans la salle danser en guêtres. De dames il n’y avait que moi, Mme Tchoglokoff, la princesse Repnine, mes trois demoiselles d’honneur et mes femmes de chambre: par conséquent ce bal était très maigre et mal arrangé, les hommes harassés et de mauvaise humeur de cette continuité d’exercices militaires, qui n’était pas du goût des courtisans. Après le bal on les laissait aller se coucher chez eux. En général, moi et tout le monde, nous étions excédés de la vie ennuyeuse que nous menions à Oranienbaum, où nous étions cinq ou six femmes isolées vis-à-vis les unes des autres depuis le matin jusqu’au soir, tandis que les hommes s’exerçaient à contre-cœur de leur côté. J’eus recours aux livres que j’avais apportés. Depuis mon mariage je ne faisais que lire. Le premier livre que j’aie lu étant mariée, fut un roman intitulé Tiran le blanc, et une année entière je ne lus que des romans. Mais ceux-ci commençaient à m’ennuyer. Je tombai par hasard sur les lettres de Mme de Sévigné: cette lecture m’amusa. Quand je les eus dévorées, les œuvres de Voltaire me tombèrent sous la main. Après cette lecture je cherchai des livres avec plus de choix.

Nous retournâmes à Péterhoff, et après deux ou trois allées et venues entre Péterhoff et Oranienbaum, avec les mêmes passe-temps, nous retournâmes à Pétersbourg, au palais d’été.

A la fin de l’automne l’Impératrice passa au palais d’hiver, où elle occupa les appartements où nous avions demeuré l’hiver précédent, et on nous logea dans ceux que le grand-duc avait occupés avant notre mariage. Ces appartements nous plurent beaucoup, et réellement ils étaient très commodes. C’étaient ceux de l’impératrice Anne. Tous les soirs toute notre cour se rassemblait chez nous, et on y jouait à toutes sortes de petits jeux, ou bien il y avait concert. Deux fois la semaine il y avait spectacle au grand théâtre qui était alors vis-à-vis l’église de Kasan. En un mot cet hiver fut un des plus gais et des mieux arrangés que j’aie passés de ma vie. Nous ne faisions à la lettre que rire et sauter pendant toute la journée.

Au milieu de l’hiver à peu près, l’Impératrice nous fit dire de la suivre à Tichvine, où elle allait. C’était un voyage de dévotion. Mais au moment que nous allions monter en traîneau, nous apprîmes que le voyage était remis. On vint nous dire à l’oreille que le grand-veneur comte Razoumovsky avait pris la goutte, et Sa Majesté ne voulait pas partir sans lui. Quinze jours ou trois semaines après nous partîmes en effet pour Tichvine. Ce voyage ne dura que cinq jours et nous revînmes. En passant par Ribatchia Slobodk, et devant la maison où je savais qu’étaient les Czernicheffs, je tâchai de les voir à travers les fenêtres, mais je ne vis rien. Le prince Repnine ne fut point de ce voyage. On nous dit qu’il avait la gravelle. Le mari de Mme Tchoglokoff fit les fonctions du prince Repnine pendant ce voyage, ce qui ne fit pas grand plaisir à tout le monde. C’était un sot arrogant et brutal: tout le monde le craignait terriblement, de même que sa femme, et à dire la vérité ils étaient véritablement malfaisants. Cependant il y avait des moyens, comme il parut dans la suite, non seulement d’endormir ces argus, mais même de les gagner. Alors on en était encore à deviner ces moyens. Un des plus sûrs était de jouer au pharaon avec eux. Ils étaient joueurs tous les deux et joueurs très intéressés. Ce faible fut découvert le premier, les autres après.

Pendant cet hiver mourut la princesse Gagarine, demoiselle d’honneur, d’une fièvre chaude, au moment où elle allait se marier au chambellan prince Galitzine, qui épousa ensuite sa sœur cadette. Je la regrettai beaucoup, et pendant sa maladie j’allai la voir plusieurs fois, malgré les représentations de Mme Tchoglokoff. L’Impératrice fit venir de Moscou à sa place sa sœur aînée, mariée depuis au comte Matiuschkine.

Au printemps nous allâmes habiter le palais d’été, et de là à la campagne. Le prince Repnine, sous prétexte de mauvaise santé, obtint la permission de se retirer dans sa maison, et M. Tchoglokoff continua à être chargé des fonctions du prince Repnine près de nous, ad interim. Celui-ci se signala d’abord par le renvoi de notre cour du chambellan comte Divier, qui fut placé comme brigadier à l’armée, et du gentilhomme de la chambre Villebois, qui y fut envoyé comme colonel, à la représentation de Tchoglokoff qui les regardait de mauvais œil, parceque le grand-duc et moi nous les regardions de bon œil. Pareil renvoi avait déjà eu lieu dans la personne du comte Zachar Czernicheff, en 1745, à la prière de ma mère; mais toutefois ces renvois étaient regardés comme des disgrâces à la cour, et par là ils devenaient très sensibles aux individus. Le grand-duc et moi nous fûmes très sensibles à celui-ci. Le prince Auguste, ayant obtenu tout ce qu’il avait voulu, on lui fit dire, de la part de l’Impératrice, de partir. Ceci était aussi une manigance des Tchoglokoff, qui voulaient absolument nous isoler, le grand-duc et moi, en quoi ils suivaient les instructions du comte Bestoujeff, auquel tout le monde était suspect.

Pendant cet été, n’ayant rien de mieux à faire, et l’ennui devenant grand chez nous, ma passion dominante devint de monter à cheval. Le reste du temps je lisais dans ma chambre tout ce qui me tombait sous la main. Pour le grand-duc, comme on lui avait ôté les gens qu’il aimait le mieux, il en choisit de nouveaux entre les domestiques de la cour.