Pendant cet intervalle mon valet de chambre, Yévreinoff, un matin qu’il m’accommodait les cheveux, me dit que par un hasard fort particulier, il avait découvert qu’André Czernicheff et ses frères étaient à Ribatschia, aux arrêts, dans une maison de plaisance appartenant en propre à l’Impératrice, qui l’avait héritée de sa mère; voici comment cela s’était découvert. Durant le carnaval mon homme s’était promené en traîneau, sa femme et sa belle-sœur dans le traîneau et les deux beaux-frères derrière. Le mari de la sœur était secrétaire du magistrat de St Pétersbourg. Cet homme avait une sœur mariée à un sous-secrétaire de la chancellerie secrète. Ils allèrent se promener un jour à Ribatchia, et entrèrent chez l’homme qui avait l’administration de cette terre de l’Impératrice. Ils eurent une dispute sur la fête de Pâques, pour savoir à quelle date elle tomberait. L’hôte de la maison dit qu’il allait bien vite finir cette contestation, qu’il n’y avait qu’à faire demander aux prisonniers un livre qu’on nommait Swiatzj, où l’on trouve toutes les fêtes et le calendrier pour plusieurs années. Quelques moments après on l’apporta. Le beau-frère de Yévreinoff s’empara du livre, et la première chose, en l’ouvrant, qu’il y trouva, fut qu’André Czernicheff y avait donné son nom, et la date du jour où le grand-duc lui avait donné ce livre; après quoi il y chercha la fête de Pâques. La dispute finit, le livre fut renvoyé, et ils revinrent à Pétersbourg, où quelques jours après, le beau-frère de Yévreinoff lui fit confidence de cette découverte. Celui-ci me pria instamment de n’en pas parler au grand-duc, parcequ’on ne se fiait pas du tout à sa discrétion. Je le lui promis, et je lui tins parole.

Vers la mi-carême nous allâmes avec l’Impératrice à Gostilitza, pour la fête du grand-veneur comte Razoumowsky. On y dansa et se divertit assez bien, après quoi on revint en ville.

Peu de jours après on m’annonça le décès de mon père, dont je fus très affligée. On me laissa pleurer huit jours tant que je voulus; mais au bout de huit jours, Mme Tchoglokoff vint me dire que c’était assez pleurer, que l’Impératrice m’ordonnait de finir, que mon père n’était pas un roi. Je lui répondis qu’il était vrai qu’il n’était pas roi, et à cela elle répartit qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de pleurer plus long-temps un père qui n’était pas roi. Enfin on régla que je sortirais le dimanche suivant et porterais le deuil six semaines.

La première fois que je sortis de ma chambre je trouvai le comte Santi, grand-maître des cérémonies de l’Impératrice, dans l’antichambre de Sa Majesté Impériale. Je lui adressai quelques paroles fort indifférentes, et passai mon chemin. A quelques jours de là Mme Tchoglokoff vint me dire que Sa Majesté avait appris du comte Bestoujeff, auquel Santi l’avait donné par écrit, que je lui avais dit, à lui Santi, que je trouvais fort étrange que les ambassadeurs ne m’eussent point fait de compliments de condoléance au sujet de la mort de mon père; que Sa Majesté trouvait très mal avisé le propos que j’avais tenu au comte Santi, que j’étais trop fière, que je devais me souvenir que mon père n’était pas roi, et qu’à cause de cette raison je ne devais ni ne pouvais prétendre à des compliments de condoléance de la part des ministres étrangers. Je tombai de mon haut en entendant parler ainsi Mme Tchoglokoff. Je lui dis que si le comte Santi avait dit ou écrit que je lui avais dit une seule parole analogue même à ce sujet, il était un insigne menteur; que rien de pareil n’était jamais entré dans ma tête, et que, par conséquent aussi, je n’avais tenu, ni à lui ni à personne, aucun propos qui y eût rapport. C’était la vérité la plus stricte, parceque je m’étais fait une règle immuable de ne rien prétendre en aucun cas, de me conformer en tout aux volontés de Sa Majesté Impériale, et de faire ce qu’on me dirait de faire. Apparemment que l’ingénuité avec laquelle je répondis à Mme Tchoglokoff la convainquit. Elle me dit qu’elle ne manquerait pas de dire à l’Impératrice que je donnais un démenti au comte Santi. En effet elle s’en alla chez Sa Majesté et revint me dire que l’Impératrice était très fâchée contre le comte Santi d’avoir fait un pareil mensonge, et qu’elle avait ordonné de le réprimander. A quelques jours de là le comte Santi me dépêcha plusieurs personnes, entr’autres le chambellan comte Nikita Panine et le vice-chancelier Woronzoff, pour me dire que le comte Bestoujeff l’avait forcé à faire ce mensonge et qu’il était fâché de ce que par là il se trouvait dans ma disgrâce. Je dis à ces messieurs qu’un menteur était un menteur, quelque raison qu’il eût pour mentir, et que de crainte que ce monsieur ne me mêlât dans ses mensonges, je ne lui parlerais plus. Voici ce que je crois de cette histoire. Santi était italien. Il aimait négocier et était fort occupé de son métier de grand-maître des cérémonies. Je lui avais toujours parlé comme je parlais à tout le monde. Il croyait peut-être que des compliments de condoléance de la part du corps diplomatique au sujet de la mort de mon père pouvaient être admis, et dans sa façon de penser il y a apparence qu’il croyait m’obliger par là. Il alla donc chez le comte Bestoujeff, grand-chancelier et son chef, et lui dit que j’étais sortie pour la première fois, et que je lui avais paru très affectée: des compliments de condoléance omis pouvaient avoir contribué à augmenter cette sensibilité. Le comte Bestoujeff, toujours hargneux et charmé de m’humilier, fit mettre tout de suite par écrit ce que Santi lui avait dit ou insinué, et qu’il avait appuyé de mon nom, et lui fit signer ce protocole. L’autre, craignant son chef comme le feu, et craignant surtout de perdre sa place, ne balança pas à signer ce mensonge plutôt que de sacrifier son existence. Le grand-chancelier envoya la note à l’Impératrice. Celle-ci s’irrita de me voir des prétentions, et m’envoya Mme Tchoglokoff, comme il a été dit ci-dessus. Mais ayant entendu ma réponse fondée sur l’exacte vérité, il n’en résulta d’autre chose qu’un pied de nez pour monsieur le grand-maître des cérémonies.

A la campagne le grand-duc se forma une meute, et commença lui-même à dresser des chiens. Lorsqu’il était las de les tourmenter, il se mettait à râcler du violon. Il ne connaissait pas une note, mais il avait beaucoup d’oreille, et faisait consister la beauté de la musique dans la force et la violence avec laquelle il tirait des sons de son instrument. Ceux qui l’écoutaient cependant, souvent se seraient bouché volontiers les oreilles, s’ils avaient osé, car il les écorchait horriblement. Ce train de vie continua tant à la campagne qu’à la ville. Revenue au palais d’été, Mme Krouse, qui n’avait cessé d’être un argus, se radoucit au point que très souvent elle se prêtait à tromper les Tchoglokoff, qui étaient devenus les bêtes noires de tout le monde. Elle fit plus, elle procura au grand-duc des jouets, des poupées, et d’autres joujous d’enfans qu’il aimait à la folie. Pendant le jour on les cachait dedans et sous mon lit; le grand-duc se couchait d’abord après le souper, et dès que nous étions au lit, Mme Krouse fermait la porte à clef, et alors le grand-duc jouait jusqu’à une ou deux heures du matin. Bon-gré mal-gré j’étais obligée de prendre part à ce bel amusement, de même que Mme Krouse. Souvent j’en riais, mais plus souvent j’en étais excédée et même incommodée: tout le lit était couvert et rempli de poupées et de jouets quelquefois assez lourds. Je ne sais si Mme Tchoglokoff eut vent de ces amusements nocturnes, mais un soir, vers minuit, elle vint frapper à la porte de la chambre à coucher. On ne lui ouvrit pas tout de suite, parceque le grand-duc, Mme Krouse, et moi, nous n’eûmes rien de plus pressé que de dégarnir le lit des jouets et de les cacher, à quoi la couverture nous servit assez bien, parceque nous les fourrâmes dessous. Ceci fait, on ouvrit, mais elle trouva terriblement à redire de ce qu’on l’avait fait attendre, et nous dit que l’Impératrice se fâcherait beaucoup, quand elle apprendrait que nous ne dormions pas encore à telle heure. Puis elle s’en alla en grognant, n’ayant point fait d’autre découverte. Elle partie, le grand-duc continua son train jusqu’à ce qu’il eût envie de dormir.

A l’entrée de l’automne nous repassâmes de rechef dans les appartements que nous avions occupés d’abord après nos noces, au palais d’hiver. Ici il se fit une défense très sévère de la part de Sa Majesté par l’organe de M. Tchoglokoff, pour que personne n’entrât dans les appartements du grand-duc et les miens, sans l’expresse permission de M. et Mme Tchoglokoff, avec un ordre aux dames et cavaliers de notre cour de se tenir dans l’antichambre et de ne pas passer le seuil de la porte, de ne pas nous parler autrement qu’à haute voix, même aux domestiques, sous peine d’être renvoyés. Le grand-duc et moi, ainsi réduits à être vis-à-vis l’un de l’autre, nous murmurions tous les deux et nous nous communiquions réciproquement nos pensées sur cette sorte de prison qu’aucun de nous n’avait méritée. Pour se procurer plus d’amusement pendant l’hiver, le grand-duc fit venir huit ou dix chiens de chasse de la campagne, et les plaça derrière une cloison de bois qui séparait l’alcôve de ma chambre à coucher d’un immense vestibule qu’il y avait derrière nos appartements. Comme l’alcôve n’était séparée que par des planches, l’odeur de chenil perçait dans l’alcôve, et dans cette puanteur nous dormions tous les deux. Quand je m’en plaignais il me disait qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Le chenil étant un grand secret, je supportai cette incommodité sans trahir le secret de Son Altesse Impériale.

Comme il n’y eut aucune sorte de divertissement pendant ce carnaval à la cour, le grand-duc imagina de faire des mascarades dans ma chambre. Il faisait habiller ses domestiques, les miens et mes femmes, en masques, et les faisait danser dans ma chambre à coucher. Il jouait lui-même du violon et dansait avec. Cela durait assez long-temps dans la nuit; pour moi, sous différents prétextes, de mal de tête ou de lassitude, je me couchais sur un canapé, mais toujours en habit de masque, et m’ennuyais à mourir de l’insipidité de ces bals masqués qui l’amusaient infiniment. Le carême venu, on éloigna de lui encore quatre personnes, du nombre desquelles étaient trois pages qu’il aimait mieux que les autres. Ces renvois fréquents l’affectaient; mais il ne faisait pas un pas pour les arrêter, ou bien il en faisait de si gauches que cela ne faisait qu’augmenter le mal.

Pendant cet hiver nous apprîmes que le prince Repnine, tout malade qu’il était, devait commander le corps de troupes qu’on allait envoyer en Bohême au secours de l’impératrice-reine, Marie Thérèse. C’était une disgrâce formelle pour le prince Repnine. Il y alla et n’en revint jamais, parcequ’il mourût de chagrin en Bohême. Ce fut la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui m’en donna le premier avis, malgré toutes les défenses de laisser passer jusqu’à nous le moindre mot de ce qui se passait à la ville ou à la cour. On peut voir par là ce que c’est que de pareilles défenses qui ne sont jamais exécutées à la rigueur, parcequ’il y a trop de gens intéressés à les enfreindre. Tous ceux qui nous entouraient, et jusqu’aux plus proches parents des Tchoglokoff, tous s’intéressaient à diminuer la rigueur de l’espèce de prison politique dans laquelle on s’efforçait de nous retenir. Il n’y avait pas jusqu’au propre frère de Mme Tchoglokoff, le comte Hendrikoff, qui souvent ne me glissait des avis utiles et nécessaires, et d’autres se servaient de lui encore pour me les faire parvenir, à quoi il se prêtait toujours avec la candeur d’un brave et honnête homme, se moquant des bêtises et des brutalités de sa sœur et de son beau-frère, de façon qu’avec lui tout le monde était à son aise et sans défiance quelconque, parcequ’il n’avait jamais compromis personne, ni manqué à âme qui vive. C’était un homme d’un sens droit, mais borné, mal élevé, très ignorant, mais ferme et sans malice.

Pendant ce même carême, un jour, vers midi, je sortis dans la chambre où se tenaient les cavaliers et les dames—les Tchoglokoff n’y étaient pas encore—et, en parlant aux uns et aux autres, je m’approchai de la porte où se tenait le chambellan Outzine. Celui-ci fit tomber à demi-voix le discours sur la vie ennuyeuse que nous menions, et dit qu’avec cela encore on nous mettait mal dans l’esprit de l’Impératrice; que, peu de jours avant, Sa Majesté Impériale avait dit à table que je me surchargeais de dettes, que tout ce que je faisais était marqué au coin de la bêtise, qu’avec cela je m’imaginais que j’avais beaucoup d’esprit, mais qu’il n’y avait que moi qui pensât comme cela sur mon propre compte, et que je ne trompais personne, que ma parfaite bêtise était reconnue de tout le monde, et qu’à cause de cela il fallait moins prendre garde à ce que faisait le grand-duc qu’à ce que je faisais, moi; et il ajouta, la larme à l’œil, qu’il avait ordre de l’Impératrice de me dire cela; mais il me pria de ne pas faire semblant de savoir qu’il m’eût dit avoir ordre de me le dire. Je lui répondis que pour ce qui en était de ma bêtise, la faute ne pouvait m’en être attribuée, chacun étant comme le bon Dieu l’avait créé; qu’à l’égard de mes dettes, il n’était pas bien étonnant que j’en eusse, parcequ’avec 30,000 roubles d’entretien, ma mère, en partant, m’avait laissé 6000 roubles à payer pour elle; qu’outre cela la comtesse Roumianzoff m’avait engagée à faire mille dépenses qu’elle regardait comme indispensables; que Mme Tchoglokoff me coûtait seule, cette année, 17,000 roubles, et qu’il savait lui-même le jeu d’enfer qu’il fallait jouer avec eux tous les jours; qu’il pouvait rendre cette réponse à ceux qui l’en avaient chargé; qu’au reste j’étais très fâchée de savoir qu’on me mettait mal dans l’esprit de Sa Majesté Impériale, à laquelle cependant je n’avais jamais manqué en fait de respect, d’obéissance, et de déférence, et que plus on m’observerait plus on en serait convaincu. Je lui promis le secret qu’il m’avait demandé, et le gardai. Je ne sais s’il redit ce dont je le chargeai; mais je le crois, quoique je n’entendisse plus parler de cela, et n’eus garde de renouveler une conversation aussi peu agréable.

La dernière semaine du carême, je pris la rougeole. Je ne pus paraître à pâques; je communiai dans ma chambre le samedi. Pendant cette maladie Mme Tchoglokoff, quoique grosse à pleine ceinture, ne me quittait quasi pas, et faisait ce qu’elle pouvait pour m’amuser. J’avais alors une petite fille kalmouque que j’aimais beaucoup. Cette enfant gagna de moi la rougeole. Après pâques nous allâmes au palais d’été, et de là, à la fin de mai, pour l’ascension, chez le comte Razoumowsky, à Gostilitza. L’Impératrice y fit venir, le 23 du même mois, l’ambassadeur de la cour impériale, le baron Breitlack, qui partait pour Vienne. Il y passa la soirée et soupa avec l’Impératrice. Ce souper se fit fort avant dans la nuit, et nous revînmes à la maisonnette où nous étions logés, après le lever du soleil. Cette maisonnette de bois était située sur une petite élévation et attachée aux glissoires.[G] La situation de cette maisonnette nous avait plu, l’hiver, lorsque nous avions été à Gostilitza pour la fête du grand-veneur, et pour nous faire plaisir il nous y avait logés cette fois-ci. Elle avait deux étages. Celui d’en haut consistait en un escalier, une salle, et trois cabinets; nous couchions dans l’un, le grand-duc s’habillait dans un autre, et Mme Krouse occupait le troisième. En bas étaient logés les Tchoglokoff, mes demoiselles d’honneur, et mes femmes de chambre. Revenus du souper, tout le monde se coucha. Vers les six heures du matin un sergent aux gardes, Lévacheff, arriva d’Oranienbaum pour parler à Tchoglokoff au sujet des bâtisses qui s’y faisaient alors. Trouvant tout le monde endormi dans la maison, il s’assit près de la sentinelle et entendit des craquements qui lui donnèrent des soupçons. La sentinelle lui dit que ces craquements s’étaient renouvelés plusieurs fois depuis qu’il était en faction. Lévacheff se leva et courut à l’extérieur de la maison. Il vit que du dessous de la maison il se détachait de grands carreaux de pierre. Il courut éveiller Tchoglokoff, et lui dit que le fondement de la maison s’affaissait, et qu’il fallait tâcher d’en faire sortir le monde qui y dormait. Tchoglokoff prit une robe de chambre et courut en haut, où, trouvant les portes qui étaient vitrées, fermées à clef, il en fit sauter les serrures. Il parvint ainsi au cabinet où nous dormions, et tirant le rideau, il nous réveilla et nous dit de nous lever au plus vite et de sortir, parceque le fondement de la maison manquait. Le grand-duc sauta du lit, prit sa robe de chambre, et s’enfuit. Je dis à Tchoglokoff que j’allais le suivre, et il s’en alla. Je m’habillai à la hâte. En m’habillant je me souvins que Mme Krouse couchait dans l’autre cabinet. J’allai la réveiller. Comme elle dormait profondément, je parvins avec peine à la réveiller et puis à lui faire comprendre qu’il fallait sortir de la maison. Je l’aidai à s’habiller. Quand elle fut en état, nous passâmes le seuil de la porte et entrâmes dans la salle; mais au moment que nous y posâmes les pieds, il s’y fit un écroulement universel accompagné d’un bruit comme celui d’un vaisseau qu’on lance du chantier. Mme Krouse et moi nous tombâmes par terre. Au moment de notre chute Lévacheff entra par la porte de l’escalier qui était vis-à-vis de nous. Il me leva de terre et m’emporta hors de la chambre. Je jetai par hazard les yeux vers les glissoires: elles avaient été au niveau du second étage, elles ne l’étaient plus, mais au moins à une archine au dessous du niveau du second étage. Lévacheff parvenu avec moi jusqu’à l’escalier de la maison par lequel il était monté, ne le trouva plus: il s’était écroulé; mais plusieurs personnes étant montées sur les décombres, Lévacheff me donna aux plus proches, celles-ci à d’autres, et ainsi, de mains en mains, je parvins jusqu’au pied de l’escalier dans le vestibule, et de là on m’emporta dans un pré. J’y trouvai le grand-duc en robe de chambre. Une fois sortie de la maison, je me mis à regarder ce qui se passait du côté de la maison, et je vis que plusieurs personnes en sortaient tout ensanglantées, et d’autres qu’on portait dehors. Entre les plus grièvement blessées se trouva la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur. Elle avait voulu se sauver de la maison comme les autres, et, en passant par une chambre attenant à la sienne, un fourneau qui s’écroulait tomba sur un écran et la renversa sur un lit qui se trouvait dans la chambre, plusieurs briques lui tombèrent sur la tête et la blessèrent grièvement, de même qu’une fille qui se sauvait avec elle. Dans ce même étage d’en bas il y avait une petite cuisine où plusieurs domestiques dormaient, dont trois furent tués par l’écroulement du foyer. Ceci n’était rien en comparaison de ce qui se passa entre le fondement de la maison et le premier étage: seize ouvriers attachés aux glissoires dormaient, et tous furent écrasés par l’affaissement de ce bâtiment. La cause de tout cela était que cette cette maison avait été bâtie en automne, à la hâte. Pour fondements on lui avait donné quatre rangs de pierres à chaux. L’architecte avait fait poser au premier étage douze poutres en guise de piliers dans le vestibule. Il devait partir pour l’Ukraine, et au moment qu’il partit, il dit au régisseur de la terre de Gostilitza de ne pas permettre qu’on touchât jusqu’à son retour à ces douze poutres. Lorsque le régisseur apprit que nous devions demeurer dans cette maisonnette, malgré la prescription de l’architecte, comme ces douze poutres défiguraient le vestibule, il n’eut rien de plus pressé que de les faire abattre. Alors, le dégel venu, tout s’affaissa sur les quatre rangs de pierres à chaux qui glissaient de différents côtés, et le bâtiment lui-même glissa vers un tertre qui l’arrêta. J’en fus quitte pour quelques taches bleues et une grande frayeur, pour laquelle on me saigna. Cette frayeur avait été si grande parmi tout le monde, que, pendant plus de quatre mois, chaque porte qui se ferma avec un peu de force nous causa à tous des tressaillements. Quand la première peur fut passée, ce jour-là, l’Impératrice, qui demeurait dans une autre maison, nous fit venir chez elle, et comme elle avait envie de diminuer le danger, tout le monde tâchait de n’y en voir que fort peu, et quelques uns même aucun. Ma frayeur à moi lui déplut beaucoup, et elle m’en bouda. Le grand-veneur pleurait et se désespérait; il parla de se tuer d’un coup de pistolet. On l’en empêcha apparemment, car il n’en fit rien, et dès le lendemain nous retournâmes à Pétersbourg, et, quelques semaines après, au palais d’été.